Jean Paul POUGALA, écrivain Camerounais
Jean Paul POUGALA, écrivain Camerounais
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Dumping social, sous-évaluation de la monnaie chinoise (le Yuan), concurrence déloyale, etc. Voilà quelques exemples du florilège d’accusations que font pleuvoir sur la Chine la majorité des économistes et politiciens occidentaux. Et si ce beau petit monde était à côté de la plaque ?

La croissance de la Chine et son positionnement stratégique au rang de puissance mondiale montante a fait naître un désarroi sans précédent chez les puissants d’hier. En conséquence, les économistes et les politiciens occidentaux qui étaient incontestablement, il y a encore peu de temps, les références d’un modèle économique réussi, naviguent actuellement à vue. Avec la Chine qui a su imposer son nouveau modèle économique, le désarroi de ces occidentaux est total et leur boussole, censée orienter leurs idées et comprendre de quel côté se trouve le « Nord », semble cette fois-ci orienter vers toutes les directions sauf la bonne. Quelques ajustements sont pourtant nécessaires dans leur boussole devenue obsolète, car au XXIe siècle, le « Nord » s’est déplacé à l’Est.

Et si la compétitivité avait un nouveau visage ?

Comme il est déconcertant de voir des économistes occidentaux s’accrocher à des considérations puériles pour expliquer leur manque de compétitivité vis-à-vis de la Chine et le conséquent désert industriel qui semble avoir de façon pérenne élu domicile en Occident. Ils invoquent tous les bas salaires pratiqués en Chine, ce qui est faux. Ceci est faux parce qu’en matière de salaires, ils sont deux fois plus bas en Afrique et en Amérique du Sud qu’en Chine, sans que ces deux régions n’attirent les mêmes investissements. Les vraies raisons sont ailleurs et elles sont les suivantes.

1- État fort et omniprésent

Il existe en Chine un État puissant qui est présent dans presque tout le processus économique avec un objectif bien précis et bien visible, celui de sortir des millions de Chinois de la misère.

2- Part de la main-d’œuvre dans le prix d’un produit

Dans la formation du coût d’un produit, la main-d’œuvre compte pour environ 2 à 4 %, et dans le pire des cas, 10 %. Il est donc absurde qu’en Occident, l’on utilise la question des salaires prétendument élevés pour justifier la non-compétitivité des entreprises. Si un producteur italien met un article sur le marché à 100 € alors que son concurrent chinois est capable de l’offrir à 25 €, l’augmentation de coût qui rend le produit italien 4 fois plus cher par rapport au produit chinois ne peut nullement être justifiée par les 10 % de coût de l’emploi. Même si on avait offert gratuitement la main-d’œuvre au producteur européen, le prix de son produit serait quand même 3,6 fois plus élevé comparé à celui du produit chinois. C’est peut-être en se concentrant sur la partie du prix du produit, ne concernant pas la main-d’œuvre, que l’Occident peut avoir un début de solution à sa crise qui n’est malheureusement qu’à son début. Il s’agit notamment des coûts liés à l’architecture industrielle du pays, à l’acquisition des matières premières, à la qualité de la formation professionnelle et au type de logistique pour toucher le client du bout du monde, ce qui est l’objet du point suivant.

3- Groupement des achats d’intrants ou de matières premières

Contrairement à l’Occident où chaque industriel doit se débrouiller tout seul pour trouver les intrants dans le monde entier, la Chine emploie une autre méthode : il existe de gigantesques entreprises publiques qui se chargent de grouper leurs achats et réussissent ainsi à décrocher de meilleures conditions d’achat qu’un privé Occidental ne le ferait. Rarement, on voit ce type de regroupement en occident, ou plutôt, ils ne réussissent à réunir ces conditions que grâce à une guerre « humanitaire ».

4- État : producteur de produits semi-finis

Contrairement à l’Occident où une entreprise, par exemple d’automobiles, s’installe et se fournit chez des sous-traitants, en Chine, c’est l’État qui produit l’essentiel et le fabricant de vélos par exemple se développe en achetant les pièces fournies par ce dernier. C’est le cas chez les fabricants de climatiseurs, et bien d’autres secteurs clés. Là où le fabricant italien doit se débrouiller tout seul pour assurer sa production de A à Z, très souvent, son concurrent chinois qu’il doit affronter sur le marché n’a eu qu’à traiter la partie de S à Z, très souvent de l’assemblage à la vente. En plus, certains éléments d’assemblage sont offerts et non vendus par l’État chinois, qui en le faisant a le souci d’amasser l’argent des ventes à l’étranger et de stimuler sa propre économie.

5- Pour les Chinois l’énergie ne se vend pas

En termes de capitalisation boursière, selon les informations fournies par Fortune Global 500 pour l’année 2010, sur les 7 plus grandes sociétés du monde, 6 sont des sociétés qui s’occupent d’énergie dont une Américaine, une Britannique, une néerlandaise et 3 chinoises. Mais le plus intéressant est de constater une fracture entre les entreprises occidentales et chinoises sur les bénéfices réalisés qui sont plus forts chez les premiers. Par exemple Shell, avec 97 000 employés, réalise 20,12 milliards de dollars de bénéfice, Exxon Mobile avec 103 000 employés a réalisé un bénéfice net de 30,40 milliards de dollars, alors que les entreprises chinoises semblent à la traîne : la Sinopec avec 640 000 employés ne réalise que 7,63 milliards de dollars de profits alors que sa consœur la China National Petroleum, avec 1 500 000 employés a réalisé à peine 14,37 milliards de dollars de profit.

Selon les évaluations classiques en Occident, Shell et Exxon sont à féliciter parce qu’elles ont fait du bon travail. Mais selon la vision pragmatique des Chinois, le montant élevé de leurs profits est un indicateur du niveau du frein à la compétitivité d’une nation. Pour la Chine, la compétitivité de ses entreprises commence par le coût de l’énergie. Les entreprises du secteur ne doivent réaliser des bénéfices que pour leur propre développement pour la recherche et les besoins d’exploration de nouveaux gisements, alors qu’en Occident, les bénéfices colossaux font le bonheur des actionnaires qui iront ainsi figurer sur la liste des individus les plus riches du monde.

Cette différente conception du monde de l’économie a été encore plus criarde en 2008, lorsqu’en pleine crise économique, avec l’envolée des prix du pétrole brut sur les marchés, toutes les entreprises pétrolières de l’Occident annoncent des bénéfices historiquement élevés. Exxon Mobil par exemple annonce des bénéfices de 45 milliards de dollars en hausse de 11 % par rapport à 2007 ; en France, Total annonce les bénéfices de 22 milliards de dollars (17 milliards d’Euros) alors que pour la même année, leur concurrente chinoise, Petrochina, la première en ce qui concerne la quantité du pétrole produit, perd de l’argent parce qu’une décision politique très intelligente (à mon avis) prise par le gouvernement de Pékin sur le gel des prix du carburant entraîne une chute drastique de 22 % des résultats nets, pour permettre aux entreprises chinoises de rester toujours les plus compétitives du monde. Il est évident que tous les produits dérivés du pétrole en plastique comme les jouets, les accessoires pour voitures, emballages, etc proviennent à 90 % de Chine, ce n’est pas parce que là-bas la main d’œuvre coûte moins cher. C’est tout simplement parce que l’État a placé le vrai bénéfice à la fin de la chaîne en terme d’emplois crées, de devises étrangères accumulées, d’excédents de la balance commerciale.

L’État chinois à renoncer à spéculer de façon idiote sur tout ce qui bouge, allant même jusqu’à l’auto-flagellation comme c’est le cas en Occident. En Chine, il existe un objectif clair, c’est celui de la redistribution des richesses créées qui doivent se traduire en termes de millions de personnes qu’on réussit à sortir de la misère et non la célébration de la gloire de voir des noms de quelques milliardaires dans le classement annuel de Forbes.

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Sur le plan des produits pétroliers, en Europe, les gouvernements semblent vouloir et le beurre et l’argent du beurre. On souhaite la compétitivité des entreprises, mais en même temps, on taxe jusqu’à 77% les produits énergétiques. Or ces produits énergétiques entrent pour près de 40% dans la formation du coût d’un produit fini, transporté, livré à la boutique. Et même le coût du déplacement de l’acheteur pour venir le prendre peut être pris en considération.

Ce qu’on vient de voir pour le pétrole est identique, sinon pire, dans le secteur de l’électricité qui en Chine est presque gratuite. La même année 2010, la première société d’électricité au monde, State Grid Corporation de Pékin, avec 1 564 000 employés et ses centaines de millions d’abonnés, ne réalise que 4,56 milliards de dollars US de bénéfice, c’est-à-dire moins des 5 milliards de dollars d’EDF (Électricité De France) un an plus tôt, en 2009 (avant sa chute de 74 % en 2010 à cause des déboires sur les marchés étrangers) et avec ses 158 000 employés, c’est-à-dire, 10 fois moins que son concurrent chinois et 20 fois moins d’abonnés. La vérité est que pour EDF, entreprise publique, les abonnés sont des pigeons qu’il faut plumer avec des augmentations à chaque début d’année sous des prétextes les plus variés, comme l’homologation au prix du pétrole, lorsque ce dernier monte.

A- La logistique comme instrument de puissance géostratégique

La Chine a d’immenses entreprises publiques de transport maritime qui pratiquent très souvent des prix politiques. Ce n’est nullement du dumping, mais les opérateurs sont facturés au prix coûtant. Un exemple est la COSCO (China Ocean Shipping Company), propriétaire de 201 bateaux porte-conteneurs soit 900 000 EVP (Equivalent Vingt Pieds, taille moyenne d’un conteneur), cette entreprise de transport maritime permet aux transitaires de facturer un conteneur 20-40 pieds, de la Chine pour livraison à n’importe quel port en Europe, à des prix incroyablement bas en fonction des objectifs que l’État chinois veut atteindre en terme d’exportation ; c’est-à-dire que parce que COSCO est une entreprise publique qui ne recherche pas le bénéfice pour elle-même, mais le bénéfice pour la nation chinoise, est un instrument très puissant de géostratégie, qui participe à l’objectif de conquête de tous les marchés potentiels.

Elle rapproche les côtes chinoises de celles du monde entier. On arrive ainsi au paradoxe que le coût de transport terrestre à l’intérieur de l’Europe revient souvent jusqu’à 4 fois plus cher que le coût du transport maritime de 30 jours, de la Chine jusqu’en Europe. Et lorsqu’on sait que 75 % des échanges en Europe se font entre pays européens eux-mêmes, on peut aisément imaginer l’aubaine que cela représentera pour la Chine dans les années à venir, si rien n’est fait par les économistes européens pour trouver une solution à long terme.

Le 7 juin 2010, COSCO a acheté pour 1,9 milliard de yuans (306 millions de dollars) les lots de terre mis en vente par la municipalité de Shanghai. C’est-à-dire que dans une ville comme Shanghai qui deviendra, dans les 10 ans à venir, le premier centre financier du monde, l’immobilier est encore une fois sous le contrôle de l’État chinois. En effet, sur les 11 lots mis en vente, 9 ont été achetés aux enchères par les entreprises publiques et seulement 2 aux privés chinois.

COSCO est à l’image de la polyvalence des géants publics chinois, contrôlant tout ou presque dans son secteur, de la gestion des ports (3,4 milliards de dollars pour la concession de la gestion de conteneurs dans le port de Pirée en Grèce en 2008) à l’immobilier en passant par la construction des bateaux et la fabrication des conteneurs. Ce qui lui donne un avantage inouï au service de la compétitivité des entreprises chinoises sur toutes leurs concurrentes qui selon le modèle de développement du capitalisme occidental, pêchent par une trop grande spécialisation et un individualisme béant, dit-on, pour réaliser le maximum de profit.

Par exemple, la succursale française de COSCO, COSCO FRANCE, dont le siège est à Paris est présente dans toutes les villes portuaires françaises et travaille surtout comme une société commissionnaire de transport, agissant dans le domaine de la consignation, la réparation de navires, mais aussi le fret aérien, avec le même objectif que le produit sorti de l’usine chinoise qui doit arriver n’importe où sans souffrir d’une quelconque pénalisation liée au transport ou à la logistique.

En Juin 2011, 52 avions Airbus A320 sont sortis de la nouvelle usine de Tianjin en Chine. Pour l’assemblage final de ces avions, c’est COSCO qui est devenue incontournable au titre d’entrepreneur général des programmes de la société Airbus de Tianjin. Elle était donc chargée du transport des grosses pièces non seulement de l’Europe jusqu’à Tianjin, mais aussi à l’intérieur de l’Europe. Pour cela, elle avait déployée ses moyens de transport aérien par avion, maritime par porte-conteneurs et fluvial par péniche.

Dans ce secteur de l’aviation civile, la mise en avant d’une société publique chinoise pour le transport des pièces n’est pas un hasard, c’est le résultat d’une décision géostratégique bien pensée. C’est en effet COSCO qui est choisie pour bientôt mener la même opération, mais dans le sens contraire et pour une autre destination, de la Chine vers l’Afrique, pour l’assemblage de l’avion chinois dénommé XIAN MA-60. La Chine a fait un pari pour remplacer les mauvaises habitudes africaines de n’acheter que les vieux avions en Occident paradoxalement plus coûteux que les neufs chinois et qui se révèlent de plus, être de vrais cercueils volants au-dessus du continent africain. Le XIAN MA-60 équipe déjà les compagnies aériennes Air Zimbabwe, Air Burkina, Air Burundi, South African Express, British Caledonian, Laos Airlines, Sri Lanka Air-Force, mais aussi, selon le quotidien chinois People Daily du 25 mai 2011, l’avion fait partie de la flotte des compagnies de plusieurs autres pays en Asie, en Afrique et en Amérique du Sud ; et est en service sur une centaine de lignes aériennes. Selon les indiscrétions à Pékin, COSCO effectuera bientôt le même transport des parties d’avions des côtes chinoises vers les côtes africaines dans la ville portuaire de Kribi au Cameroun où un port en eau profonde est en construction pour accueillir ce genre de bateau.

Lorsque la société EADS (Airbus) s’est installée en Chine, elle y fût contrainte. C’était la condition imposée par l’État chinois avant d’acquérir un nombre important d’avions chez l’avionneur européen.

Mais lorsque la Chine prévoit de construire ses avions destinés à l’Afrique directement sur le sol africain, ses économistes et stratèges démontrent avoir compris ce que les économistes occidentaux peinent encore à comprendre : dans l’économie moderne, vous ne pouvez pas vous obstiner à être prospère tout seul. L’autre leçon à tirer, c’est lorsque tout va à merveille pour vous, vous devez chercher le moment opportun pour aider de nouveaux partenaires à se renforcer, afin qu’ils puissent vous venir en aide lorsque les moments difficiles arriveront. Parce que vous leurs aurez donné les moyens et la possibilité d’être cette issue de secours.

B- La faiblesse démocratique

Si la démocratie du suffrage universel était quelque chose si merveilleuse, nul doute que l’Occident préférerait la conserver et même la cacher comme un secret militaire, afin de l’utiliser comme avantage sur les autres peuples de la planète. Si la démocratie du suffrage universel pouvait permettre le développement d’une nation, il est parfaitement évident que l’Occident ne serait pas si engagé à financer des oppositions créées ad hoc pour tel ou tel autre pays, pour les aider à devenir de dangereux concurrents sur le plan de la production industrielle, sur le plan de la production intellectuelle. La vérité est tout autre et bien plus amère.

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C’est que l’Occident a compris que l’une des raisons de son déclin est bien la démocratie du suffrage universel qui a porté au pouvoir les personnalités les plus médiocres, à condition qu’elles soient soutenues par les puissances de l’argent qui sont rarement là pour l’intérêt général.

La médiocrité des hommes politiques s’est accompagnée des économistes piégés par la prétendue supériorité sans faille de l’ultralibéralisme. On a ainsi vu des économistes de renom en Espagne, en Grèce, au Portugal, en France, en Italie soutenir une thèse des plus grotesques selon laquelle l’Allemagne avait le devoir d’aider financièrement les pays européens en crise, parce que selon eux, l’argent allemand provenait de la vente des grosses berlines dans ces pays. Ce genre de raisonnement trahit l’état de déconfiture de ces économistes qui ne sont tout simplement plus en mesure de comprendre que l’Allemagne n’a pas les moyens de se sauver elle-même et que la crise allemande n’est plus qu’une question de temps. Comme pour tous les pays occidentaux d’ailleurs. À première vue ils semblent épargnés, mais, régis par le même modèle économique, ils sont eux aussi voués à l’échec. Ce sont, par ailleurs, ces mêmes membres de l’Union européenne, qui projettent de faire concurrence à la Chine. Comment pourraient-ils y parvenir dans la mesure où ils se refusent à l’exercice le plus facile qui aurait consisté non pas à vouloir partager les gains allemands, mais à se demander comment réussir eux aussi à vendre en Allemagne, premier marché de l’Union européenne.

La vérité est que ces économistes se sont déjà rendus et ont renoncé à se battre, faute d’idée. Et ils sont déjà en train de passer au plan B, celui d’un Occident qui deviendrait une destination touristique pour les nouveaux émergents. C’est le président américain Barack Obama qui a vendu la mèche le 18 janvier 2012, en présentant dans un parc d’attractions en Floride son désir de faire des USA la première destination touristique du monde, au nom de la relance de l’emploi. Ce que Monsieur Obama ne sait pas, c’est que le tourisme n’a jamais aidé un pays à se développer. La France, dont il veut contester la première place avec ses 83 millions de touristes en 2012 (contre 63 millions pour les USA, deuxième), n’aurait pas les problèmes financiers qu’elle connaît, si le tourisme était une baguette magique.

Ces économistes occidentaux qui croient avoir trouvé leur plan miraculeux pour sortir de la crise, en prédisposant les infrastructures pour accueillir les nouveaux riches de Chine, Inde et Brésil, doivent se demander pourquoi l’endroit qui attire 5 millions de touristes étrangers chaque année, la prestigieuse Côte d’Azur est paradoxalement la 4e région (Provence-Alpes-Côte d’Azur) avec le plus fort taux de pauvreté de toute la France selon l’INSEE ?

Aucun pays ne peut s’en sortir en s’éloignant des métiers de la production. Un touriste, fut-il le plus riche du monde, ne consommera jamais la nourriture de 5 personnes et s’il faut importer pour satisfaire ses besoins, on revient au point de départ, sans compter les problèmes que cela comporte de se spécialiser sur les riches. L’île Maurice croyait éviter les problèmes du tourisme sexuel de la Thaïlande des pédophiles occidentaux en misant sur un tourisme de luxe. 30 ans après, le pays s’est retrouvé la capitale africaine de la drogue, introduite dans les yachts de luxe et les Jets privés qui ne sont soumis à aucun contrôle, pour ne pas froisser ces riches. Qu’à cela ne tienne, si la crise peut transformer le racisme institutionnel qui faisait que seules les populations blanches pouvaient entrer aux USA sans visa, l’engouement touristique du président américain serait un progrès pour l’humanité. Et son allié de toujours, Taïwan, serait le premier à en bénéficier. La vérité est que le nord du monde en crise n’attire plus grand monde, même plus les pauvres du sud.

C- Concurrence intellectuelle

Selon un article publié par Christine Murris dans le magazine français Valeurs Actuelles du 19 janvier 2012, en France, sur 16 800 places offertes par les écoles d’ingénieurs en 2011, seuls 14 700 étudiants se sont inscrits. Et sur les ingénieurs sortis en 2010, seuls 42 %, soit moins de la moitié sont allés créer des richesses. Les autres ont été engloutis par l’industrie de la spéculation qu’est le secteur financier. Avant même leur sortie d’école, note-t-elle, ils sont démarchés par plusieurs entreprises d’assurance, de banques qui cherchent à gagner le plus d’argent avec le moins d’effort en utilisant les capacités mathématiques de ces ingénieurs.
Au même moment, sur les 11 universités que compte la troisième ville chinoise de Tianjin, 9 sont des écoles pour former les ingénieurs.

En Occident, le pouvoir politique est détenu par des personnes qui ont suivi une formation de droit ou de littérature. En Chine, ce sont les ingénieurs qui ont le pouvoir politique. On comprend, dès lors, la différence d’engouement entre les jeunes chinois et les jeunes occidentaux pour la formation en métiers de création de la richesse. Mais puisque les deux parties sont en concurrence, comment se fait-il donc que toutes les mesures prises en Occident contre la désertification industrielle évitent toujours de se frotter aux valeurs mêmes sur lesquelles toute la société s’est bâtie, mais qui se sont transformées en véritables boulets face à l’adversaire chinois ? Quand on sait que ce sont ces valeurs qui ont justement menées l’Occident à sa propre chute, les annonces faites pour la relance économique ne deviennent que pures propagandes, qui ne convainquent même pas ceux qui en sont les porte-voix.

La vraie concurrence des nations aujourd’hui est d’abord intellectuelle. Une nation s’en sortira ou non par sa capacité à former et mettre à la disposition de ses usines suffisamment de cerveaux pour penser, pour créer et ensuite seulement on pourra parler de compétition.

L’Occident a depuis 2 siècles cru que l’intelligence était inscrite dans l’ADN d’une population caucasienne blanche. Avec la Chine en pole-position, le défi que l’Orient lui a lancé sur ce domaine est colossal. La concurrence des ingénieurs chinois est un défi que l’Occident n’arrive pas à relever. Un ordinateur, un téléphone doit être vieux après 3 mois, c’est le défi lancé. Et ce ne seront pas les symboles qui pourront changer la donne.

D- Communiste dedans, Capitalisme dehors

Dans le rapport 2011-2012 du forum des 1 600 entreprises Européennes en Chine il est écrit que la Chine est un pays communiste à l’intérieur et capitaliste à l’étranger. Ce rapport qui n’est pas tendre du tout dit que

« il doit être particulièrement agréable pour la Chine de pratiquer le libéralisme économique le plus déchaîné à l’exportation tout en continuant à s’appuyer sur les fondamentaux du dirigisme à la soviétique sur le marché intérieur ».

Ce rapport de 338 pages, signé par le Président de l’European Union Chamber of Commerce, Monsieur Davide Cucino et son secrétaire général Monsieur Dirk Moens, traduit la frustration de tous les entrepreneurs occidentaux qui ont couru en Chine dans l’espoir de conquérir le milliard de consommateurs chinois et qui se trouvent à n’avoir pour seule issue louable que d’exporter de la Chine vers leurs pays d’origine.

Tout ceci nous interpelle sur la nécessité de revoir de fond en comble toutes les théories économiques des deux siècles précédents qui ne prennent jamais en considération la possibilité pour un pays de jouer sur deux registres en même temps, le communisme à l’intérieur et le capitalisme débridé à l’exportation. Sans cette réécriture, il n’y a pas de solution au problème de la compétitivité des entreprises occidentales. On pourra même réduire à zéro le coût du travail en Occident, cela ne changera pas de beaucoup la trajectoire de la course vers le mur dès lors que la problématique est viciée par une variable non maîtrisée : le rôle de l’État dans l’économie moderne.

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E- Quelles leçons pour l’Afrique ?

Les privatisations forcées du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale sont des erreurs monumentales à ne plus commettre. Céder par exemple au Cameroun l’entreprise publique d’électricité SONEL aux privés américains de AES a été une erreur stratégique de grande importance. Non seulement la privatisation de cette entreprise n’a pas servie à faire cesser les délestages électriques qui sont plutôt montés en flèche, mais elle a aussi enlevé la possibilité à l’État de concevoir, en toute autonomie, le prix de l’électricité. Pourtant, dans un pays comme le Cameroun qui veut décoller à partir de ses industries, le prix de l’énergie, à commencer par celui de l’électricité, doit être conçu dans une politique globale de l’État. Ce dernier devrait prendre des mesures en amont pour assurer la compétitivité des entreprises, pour qu’elles soient mieux aguerries pour affronter, en position de force, la jungle du marché international.

Les recettes que les Africains formés en Occident ont appliquées comme du copier-coller en Afrique selon lesquelles il faut taxer tout ce qui bouge est une autre erreur stratégique qui mène droit au mur. L’urgence pour l’Afrique est de produire les richesses. Et l’État doit s’activer afin qu’elle soit effective et à grande échelle. Après, viendra la redistribution de cette richesse créée qui devra se faire de la façon la plus aisée possible. Il faudrait qu’il y ait donc quelque chose à partager ! L’Afrique doit exporter au maximum des produits finis, pour constituer un capital de devises étrangères nécessaires au bien-être de sa population.

Le prix stratégique de l’énergie (gaz, essence, électricité) est plus important que le bas coût de la main d’œuvre. Taxer les bouts de routes bitumées peut donner l’illusion d’alléger le poids financier de l’État en Afrique, mais cela fait juste partie des recettes erronées du système rentier de l’Occident, qui plombent la compétitivité africaine. Il se pose en Occident le problème de la moralité même du système mis en place. Le 10 janvier 2012 c’est le PDG de Free, Xavier Niel qui devenant le quatrième opérateur de la téléphonie mobile en France, en divisant les prix par 5, a mis à nu la mafia rentière d’un capitalisme protégé par l’État pour arnaquer sa propre population.

Les économistes africains doivent s’activer à écrire leurs théories économiques, en prenant en compte les spécificités africaines, les intérêts africains, au lieu d’être dans une attente permanente de recevoir la consécration d’un poste de subalterne dans telle ou telle autre institution occidentale. À mon avis, ces intellectuels de la science économique doivent s’armer de courage et de désir d’autonomie, nécessaires pour se distancer des formules élaborées par les bureaucrates de Washington. Ils doivent avoir pour obsession de trouver leur propre voie à partir de nouvelles variables purement africaines et revisitées dans un contexte du XXIe siècle. Ce type de démarche ne pourra que leur rendre honneur. Car ils auront eu l’ambition historique et patriotique d’être des précurseurs d’une nouvelle Afrique, plutôt que de servir une institution internationale, souvent au service de l’Occident, donc par extension, contre les intérêts de l’Afrique.

Nos économistes en Afrique doivent tous faire l’analyse qui suit. L’Afrique a longtemps été, depuis les années d’indépendance jusqu’aux périodes dures des programmes d’ajustement structurels du FMI imposés dans les années 90, le continent de la misère, de la famine, de la guerre et de la pitié. L’occident à pendant tous ce temps disserté sur l’Afrique comme un contient de désespérés et de pauvres, où tout investissement ne serait qu’aventure désastreuse. La solution des spécialistes occidentaux résidait dans l’édification et la consolidation de la démocratie en Afrique. En même temps qu’ils ne voulaient pas prendre ce risque sur les investissements en Afrique, ils s’inquiétaient, le faisaient savoir et le font toujours, par rapport aux ambitions chinoises d’aller en Afrique investir, des ambitions réellement amorcées au début des années 2000. Était-ce vraiment un risque pour l’Occident, sans l’établissement de la démocratie selon lui, d’investir sur le continent africain ? Selon quel modèle économique et géostratégique les Chinois ne semblent-ils pas voir en Afrique des conditions non-propices à l’investissement ?

Continuons notre analyse en constatant qu’après que l’Union européenne ait essayé d’empêcher les Chinois d’investir en Afrique, que l’administration américaine ait échoué dans sa tentative de freiner les investissements chinois en Afrique, ce sont désormais ces institutions qui parlent de l’Afrique comme étant le continent de l’avenir, le continent où il faut être pour réaliser les investissements. On dirait que la démocratie, tant recherchée comme un gibier qu’on serait en train de chasser tout un après-midi dans son terrier sans même en voir la moindre queue, avec les autres vices du continent, auraient subitement pris une moindre importance.

La plupart des analystes constatent que grâce à la Chine, l’Afrique sort finalement de la misère. Cependant, comment expliquer que le Fonds Monétaire International, plutôt que de se réjouir, monte au créneau pour tout chambouler ? Au début du mois d’août 2011 à Nouakchott en Mauritanie, se tenait l’African Caucus, une réunion rassemblant les pays africains et leurs créditeurs, avec le directeur du FMI à la tête. Ce qu’on retiendra de cette rencontre, c’est l’énervement de ce dernier contre les 1 000 milliards de dollars que la Chine a puisé de ses réserves en devises pour l’injecter dans l’économie africaine (pour comparer, le fameux plan Marshall des États-Unis qui a aidé à la reconstruction de l’Europe après la seconde guerre mondiale était de 100 milliards de dollars, c’est-à-dire, 10 fois moins).

On a vu des scènes ahurissantes des autorités burundaises, très contentes de la signature des contrats avec la Chine, mais plonger le lendemain dans l’angoisse des représailles du FMI. Le 21 décembre 2010, c’est par décret que Barack Obama a exclu la République Démocratique du Congo de la liste des pays africains pouvant bénéficier du projet AGOA, privant ainsi ce pays du droit d’exporter aux USA sans droit de douane. Ce décret intervient après de nombreux investissements chinois dans le pays, même si les motivations officielles parlaient du recul de la démocratie. Paradoxe : pour profiter pleinement des avantages de l’AGOA, et exporter les produits finis vers les États-Unis, le Congo avait bien besoin que quelqu’un investisse au préalable pour créer les usines de transformation. Et comment lui reprocher d’accepter l’argent chinois ? Qui, faut-il le rappeler, n’a aucune odeur lorsqu’il finance les fonctionnaires américains qui prennent les décisions, y compris son président, mais pue dès lors qu’il s’agit de l’Afrique.

Les municipalités africaines doivent rivaliser d’ingéniosité pour créer de la richesse et donc créer des postes d’emplois à leurs administrés. 90% des bibles utilisées par les nombreuses confréries religieuses aux USA sont imprimées en Chine. Et la plupart de ces imprimeries appartiennent à des mairies qui en tirent des revenus pour bitumer de nouvelles routes, et pour créer de nouveaux emplois dans la commune.

En Afrique ce sont les municipalités capables de créer des ressources qui pourront garantir l’émergence d’un État fort en mesure de résister et freiner les élans individualistes et égoïstes des privés. Sans cela, il n’est pas exclu que le continent se libère du joug de l’Occident pour se retrouver prisonnier d’une poignée de clans qui installeront ensuite et allègrement une économie rentière sur le modèle qui est en train de mener l’Occident droit dans le mur.

Jean-Paul Pougala
www.iegeducation.com
(Leçon de Géostratégie Africaine n° 24 publiée le 20/01/2012 et extraite du chapitre 12 pages 221-238 du tome-2 du livre GA)

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