Culture Littérature La loi Taubira : l’esclavage, crime contre l’humanité

La loi Taubira : l’esclavage, crime contre l’humanité

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Fatou Diome, dans son recueil de nouvelles La Préférence nationale, déroule une bibliothèque qui contient les classiques de la littérature française et la Négritude. Le programme officiel des lycées, du temps de Taubira se limitait aux textes canoniques de la littérature française.

La littérature africaine se trouve au bout des mouvements de contestation : «Nous avons […] organisé une grève mémorable pour exiger l’enseignement de la littérature africaine et afro-américaine et des langues de la sud-Amérique, notre continent» (30). Taubira ne découvrira ces autres littératures qu’à l’Université, une fois à Paris. Elle lit ainsi Damas (Pigments), Langston Hughes, Claude McKay, Aimé Césaire (Discours sur le colonialisme). Fanon éblouit avec Peau noire, masques blancs et plus tard Les Damnés de la terre qui expose la «subtilité sadique des mécanismes de domination» (38). La découverte de l’esclavage : «J’avais dix-huit and et j’errais dans ma quête exaltée d’identité, lisant partout, en librairie, en bibliothèque, gambadant d’essais en romans, de revue en journaux militants, d’archives en tracts… quand j’ai buté sur cette histoire. Prise au dépourvu, je fus étourdie par ces fragments qui refusaient de s’emboîter, abrutie par l’accumulation d’horreurs, engourdie par un sentiment d’impuissance rétrospective, alourdie par ces fers et entraves d’une fine brutalité technique, engloutie sous la charge de souffrance que dégageait le regard de ces enfants, de ces femmes, de ces hommes désemparés, regards saisis en ces instants ignobles de la vente sur le marché aux esclaves» (400).

Ainsi commence le chemin qui conduira éventuellement à la loi Taubira. Au ténébreux désespoir vécu dans la cale des négriers, l’infâme marché aux esclaves, les servitudes de la plantation cale, les esclaves opposent des lueurs d’humanisation qui s’articulent dans des révoltes qui seront amplifiées par les solidarités mises en acte dans la geste abolitionniste. La loi Taubira demande qu’une place soit faite à la mémoire des esclaves. Les députés du groupe socialiste accompagnent le projet avec enthousiasme et détermination : «Jean-Marc Ayrault, maire de Nantes, président du groupe socialiste, pionnier d’un face-à-face fécond avec l’Histoire […] prononcera l’explication de vote au nom du groupe lors de la séance du 19 février 1999. Louis Mermaz, agrégé d’histoire, ancien ministre, ancien Président de l’Assemblée Nationale, accepta et se dit fier d’être responsable du texte» (403). La parole du gouvernement est portée par Elisabeth Guigou, à «belle hauteur, superbe» (419). L’argumentaire repose sur une documentation riche de toute la polyphonie de la créolisation, ce phénomène de civilisation engendré dans l’univers de l’habitation esclavagiste.

La pédagogie civique, à l’épreuve des procédures et manœuvres parlementaires, provoque une confrontation entre le gouvernement et le Parlement. L’article de la discorde porte sur l’inscription de la traite dans les programmes scolaires. Le scepticisme des historiens professionnels vient au secours de la réticence politicienne. La Loi de 2005 prescrivant aux historiens de mettre l’accent sur le rôle positif de la colonisation offrira un prétexte pour une relance démagogique des attaques contre la loi de 2001 consacrant l’esclavage crime contre l’humanité. Le malentendu mémoriel relayé par les «historiens du ronronnement confortable» (402) pèse sur les débats. Ainsi de la «maligne fourberie qui vise à confondre les niveaux de culpabilité et de responsabilité sur un crime aussi grave» (405). Ainsi de la quantrophénie, polémique sur les chiffres des Africains traités, sur le nombre des esclaves traités en direction du monde arabe. Ainsi des comptabilités absurdes qui quantifient le nombre des esclaves attribués aux razzias européennes et aux négriers africains. Ainsi de l’économisme (morts, suicide pendant la traversée, enchères, fiabilité des carnets à bord) ou du darwinisme moral (ne jugeons pas l’esclavage avec les normes éthiques de notre époque).

Les transhumances transatlantiques entre la Guyane et l’Assemblée Nationale provoquent une désorientation de l’horloge hormonale. S’en suivra une ménopause provoquée pour alléger le corps des meurtrissures provoquées par la capitulation de l’horloge biologique. Le corps, sournoisement maltraité, finit par se cabrer : «J’étais lasse. Douze ans d’une vie trépidante, multiple, impatiente, des rêves fracassés, de nique au désespoir, de refus de capituler» (209). La lassitude du corps doit aussi compter avec l’énergie qui est mobilisée pour préserver une «conscience éruptive que seule une éthique exigeante, roide parfois, m’épargnerait de me perdre. Quel qu’en dût être le coût politique et affectif.» (544). Ainsi en va-t-il du dos qui exige quelque quiétude : «J’en suis à mon troisième lumbago. La douleur est fouineuse, elle creuse jusque vers l’os, elle est expansionniste, s’étale en étoile, mes omoplates s’y mettent, elles crissent, se bloquent» (499). Ainsi en va-t-il de la «cheville en feu» (423). La volonté de cette femme-matador impose aux démons de la lassitude d’attendre l’adoption de la loi : «ce fut une expérience humaine totale» (425).

Taubira fait siennes ces injonctions du roi Christophe («malheur au corps qui flanche»). Elle résistera ainsi à la cheville qui flanche, défiera les menstrues interminables, survivra aux redoutables insomnies qui engendrent à leur tour des dérèglements hormonaux. « Le champ de bataille ressembla parfois aux allées de l’enfer, la traversée est achevée. On a vaincu. Démontré que rien n’est hors d’atteinte, il faut vouloir. Tout est à notre portée » (522). Le corps malmené atteindra ses limites après la campagne pour l’élection présidentielle au cours de laquelle Taubira porte le flambeau des Radicaux de Gauche : «Cette campagne fut athlétique. Pendant cinq mois, j’ai dormi deux heures par nuit. Parcourir le territoire et ses au-delàs des mers par les moyens les plus sommaires, plonger dans dossiers et cartes, œuvrer à tout comprendre, actualiser les connaissances, en acquérir de nouvelles. On avance aux nerfs. Une fois posé, le corps présente la facture. Dans les dix mois suivant le scrutin, je fus évacuée huit fois aux urgences hospitalières, dont une nuit depuis l’Assemblée nationale. Vertiges violents, dérèglement hormonal, hypertension artérielle, formule sanguine chahutée, oreille interne détraquée…» (518)

Le lecteur découvre des filiations librement consenties et placées sous le signe d’une intime sommation de dignité, régie par une vérité simple : «Ma limite c’est ma conscience, mon seul maître, mon seul juge» (228). La souveraineté de la conscience ouvre sur la «fidélité envers celles et ceux qui ont lutté, sous quelques cieux qu’ils aient rêvés, pour les droits et libertés, souvent sans y avoir jamais goûté eux-mêmes» (59). Une telle rigueur éthique suffirait pour faire de ce livre un bréviaire irremplaçable pour toutes celles et ceux qui sont préoccupés par ce que le sociologue Pierre Bourdieu appelle «la misère du monde». Il faudrait lire Christiane Taubira pour découvrir le parcours fabuleux de cette femme-matador. Il faudrait lire Taubira pour comprendre le parcours de cette sorcière amazone qui a trouvé son chemin dans la capitale française sans jamais perdre ses attaches avec son pays de Guyane, le monde noir. Et si on est braqué par sa sorcellerie d’amazonienne combattante, on peut toujours admirer l’envolée lyrique qui mêle le jazz aux robustes rythmiques zoulou dans une incantation qui puise aux sources telluriques de la poésie césairienne.

Christiane Taubira. Mes météores. Combats politiques au long cours. Paris: Flammarion, 2012, 560 pages, 21,90 Euros.
Cilas Kemedjio, critique littéraire, Rochester University, janvier 2014.
Texte intégral : http://mosaiquesafrica.com/index.php?option=com_content&view=article&id=267%3A2015-02-25-09-31-45&catid=66%3Alitterature&Itemid=79&lang=en

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