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Parcourir le Département du Faro & Déo dans la région de l’Adamaoua au Cameroun est loin d’être une sinécure. Il faut donc s’armer de courage et de patience. Ce quand bien même la destination est connue. Cela parce que à côté les merveilles des paysages souvent pittoresques, s’ajoute l’angoisse de ne jamais arriver à destination en bon état physique et psychologique.

Arrivé à Ngaoundéré en ce mois de février, deux choix s’offrent à moi pour y aller : soit j’emprunte l’un des cars de l’unique compagnie de transport qui y va, soit je prends l’un des taxis brousse. Au niveau de Narral Voyages, je me laisse dire que le prochain voyage «VIP» partira vers Tignère la capitale du département, «vers 13h 30 ». En calculant la moyenne de la durée du voyage, je me dis que je pourrais y être à la tombée de la nuit. Ce qui n’est pas de bon augure pour moi. Surtout que la dernière fois, on avait eu quelques problèmes sur la route. De «VIP», il s’agit en fait d’une Toyota Coaster sans porte bagages ; ces derniers devant être placés sous les sièges, obérant sérieusement le confort des passagers. Ah ! J’opte donc pour le taxi brousse. Au stationnement taxi contigu à la Place de l’indépendance où je me rends dans la foulée, il y en a bien un au chargement pendant qu’un autre attend son tour. Je m’annonce, présente mes bagages et vais m’installer sur le banc d’attente de fortune, où deux autres passagères m’ont précédé. Je réalise soudainement que je n’ai rien avalé depuis la veille et mon départ de Yaoundé. Par chance, un café-resto se trouve juste en face de moi. Je m’y contenterai d’un bon plat de bouillon de viande de bœuf accompagné d’un thé au miel et d’une bouteille d’eau minérale que j’emporterai. Sauf que pour décoller, le plein doit être de rigueur. Et ici comme ailleurs au Cameroun, le taxi brousse prend six passagers, voire sept en haute saison, compte non tenu du conducteur. Alors, je patiente avec les autres. Nous faisons connaissance et devisons sur le pays et l’actualité liée à la guerre contre la secte islamique Boko Haram.

Au bout de deux heures, soit 12h, nous décollons enfin. Après avoir défrayé chacun 4.000 FCFA de frais de transport. La malle est pleine de bagages et ne se referme point. Le chauffeur a pris le soin de condamner ces derniers sous une couverture de sac de jute avant de passer plusieurs fois une corde en caoutchouc. Assis derrière, je suis au niveau de la portière droite avec devant moi deux passagers sur le siège avant. A ma gauche, trois autres passagers dont un homme et deux femmes. Pour « fuir le contrôle de police », nous bifurquons par un sentier de quartier, prémisse de ce que sera le voyage. Nous débouchons sur la nationale qui va à Bertoua via Meiganga avant de retourner sur celle qui va en direction de Garoua. Que nous abandonnons au bout d’une centaine de mètres pour la « Départementale 20 ». Que nous attaquons sous les chapeaux de roue. Les premières secousses ne se font pas attendre. Ici, la saison des pluies s’en est allée en laissant sur la route des scarifications sur lesquelles la voiture fait des arabesques tout en faisant sauter les passagers des sièges.

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Pause-prière

A l’intérieur, les vitres sont fermées et la climatisation actionnée. Ce qui n’est pas un moindre luxe. Je me demandais d’ailleurs comment je ferai pour absorber le moins de poussière possible durant le trajet. La route, elle, est bien tracée et fend la savane en deux. Ces premiers kilomètres donnent l’impression qu’elle n’a pas été entretenue depuis un bon moment. Tant les creux sont nombreux. Le conducteur doit d’ailleurs user d’un doigté impeccable pour se tirer d’affaire en évitant le maximum de trous. Il n’a pour seule solution ou presque alors que de suivre le tracé de ceux qui l’ont précédé. L’obligeant même par moments à sortir de la voie principale pour prendre une autre, contigüe, sur plusieurs hectomètres. Au bout d’une demi-heure de cette chevauchée, un premier arrêt s’impose. Normalement il devait avoir lieu au poste de contrôle de la sécurité routière. Mais notre chauffeur n’en a cure. Mais face au barrage de police, il est bien obligé de s’exécuter. Un jeune policier vient jusqu’à notre hauteur et nous demande poliment de descendre et de présenter nos pièces d’identité. Nous nous exécutons dans la bonne humeur avant de repartir moins de dix minutes plus tard, tout le monde étant «en règne». Le chauffeur s’appelle Badjaor. Il doit être en fin de vingtaine. C’est un athlète svelte, au débit régulier, noir foncé de peau, au commerce facile. Pour agrémenter le voyage, il n’est pas à court d’anecdotes. Qu’il raconte malheureusement pour moi en fufuldé, la langue la plus usitée dans les environs. Je constate donc combien cette langue est belle lorsque pas un mot étranger ne vient obstruer le flot de ceux qui parlent. Je suis vraiment admiratif de tous mes voisins-locuteurs qui ne font pas attention à moi. Qui par moment laissent éclater leur joie par des rires mesurés.

tignerecSur ces entrefaites, nous arrivons à Guena. Une petite localité comme il y en a quelques-unes sur les bords de cette départementale. C’est l’heure de la prière me fait-on savoir. Prière, oui : mais seulement pour les hommes. Car chez les musulmans, interdit de faire mosquée commune ! Ma voisine immédiate n’est pas musulmane. L’autre, je ne sais pas. Je constate que nous avons roulé déjà cinq quarts d’heure. Je mets à profit ce repos pour me dégourdir les jambes. Je marche donc à l’aveuglette. Pour tomber sur un moulin à moteur qu’actionne un adolescent. En cette matinée, les clients ne semblent pas manquer. Pendant qu’il écrase le fonio d’une petite fille, un homme attend dans le hangar sans bordure. Perpendiculairement au moteur et au tuyau par où s’échappe la fumée, se trouve un fût en zinc. J’y jette un œil curieux. Pour constater qu’il contient de l’eau. Une eau de couleur jaunâtre avec au fond des débris de couleur grise j’imagine. Eau qui va servir à mouiller le maïs de l’homme qui attend. J’imagine qu’il veut en faire une bouillie. Et alors j’ai un haut le cœur. Cette eau ne va-t-elle pas causer des maladies chez les futurs buveurs de la bouillie ? Heureusement qu’au loin sur le mur de la mosquée, je vois que le service de vaccination contre la poliomyélite qui sillonne le pays entier n’a pas manqué de passer par ici. Au moins, en cas de pépin, un secours est toujours possible. Alors que j’en suis à chercher la marque de l’engin, voilà qu’on me fait signe de partir. Je salue donc le meunier et son client et file vers l’auto.

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Le nouveau tronçon commence. Un peu semblable au précédent. Les villages sont rares. Mais je vois des pistes qui débouchent sur la route et me dis que tout le monde ne doit pas habiter le bord de la route. Un voisin confirme. En disant ne pas comprendre pourquoi. Pour ma part, je pense que c’est la crainte de l’administration qui en est la raison. Tout le monde n’aime pas être contrôlé et surveillé. En y pensant, je réalise que l’Etat doit réfléchir à se réconcilier avec les populations. Surtout dans un pays qui a obtenu son indépendance par une guerre civile qui s’est poursuivie longtemps après la survenue de celle-ci et le meurtre de ses véritables héros. Cet éloignement de la route n’est pas propre à cette région. Dans le Littoral où j’ai grandi, le phénomène est tout aussi prégnant.

Coups de volant

A travers la vitre, j’observe également les ravages des feux de brousse nombreux en cette saison sèche. Des feux qui laissent derrière eux un paysage lugubre. Où la flore calcinée n’est pas bonne à voir. Des arbustes ayant perdu tout feuillage et noircis après le départ du feu, tout comme le sol où repose des cendres noircis des végétaux mettrait tout écologiste en rogne. Heureusement que d’autres arbres, notamment les manguiers éclaircissent ce tableau sombre de toutes leurs floraisons. Déjà nous traversons Likok. Le premier tiers du voyage est franchi. Après près de 2h. Une route ici va en direction de Tibati. Nous continuons notre chevauchée dans un nuage de poussière qui doit irriter les riverains pourtant habitués. Par moments, nous croisons des troupeaux de bêtes en divagation. Souvent sans berger visible. Nous devons alors ralentir et les éviter. Badjior met un point à rouler au-dessus de 50 km/h. avec des pointes à 75 parfois, voire 80. Alors que nous approchons du 2è tiers du parcours vers Libong, je constate que les ouvriers qui creusent des tranchées le long de la voie pour le compte d’une entreprise de téléphonie mobile ont disposé par endroits des bivouacs. Qui leur servent d’abris pour la nuit. Je vais aux nouvelles. Pour apprendre qu’effectivement, « beaucoup dorment en brousse. Car ils viennent parfois de l’extrême-nord et n’ont pas de famille dans les parages ». Alors ils y dorment pour maximiser leurs gains. Qui arrivent parfois au compte-gouttes. Il m’est ainsi rapporté que plus d’une fois, certains de ces ados que la nature a pourvu de muscles bienveillants ont dû exprimer leur ras-le-bol à haute voix ; jusqu’à la préfecture. Face à l’irresponsabilité des employeurs, certainement des sous-traitants véreux.

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Quoi qu’il en soit advenu par la suite, ils sont là le long du chemin. Tentant de défier le sol dur et caillouteux de cette zone essentiellement montagneuse et volcanique. Avec une ardeur qui n’a d’égale que la puissance de leur juvénilité. Et souvent au péril de leur vie tant ils doivent souquer ferme face aux animaux, notamment les reptiles venimeux, qui ne manquent pas de leur rendre le sommeil impossible. Alors que Libong se signale, une crevaison se déclare. La roue arrière à côté de moi a perdu de l’air. Une pause imprévue s’impose le temps de la changer. Il faut alors enlever tous les bagages car la roue de secours est au fond de la malle. J’y vais de mon apport pour faciliter et rendre rapide le processus. Après quoi nous partons. Au bout d’une demi-heure. A Libong, alors qu’une place se libère à la cabine, le conducteur s’en va faire coller la roue défectueuse. Histoire de se prémunir de la suite du trajet. Par la même occasion, il remplace le client parti par un autre. Derrière, ça devient plus compliqué de tenir. Mes jambes souffrent le martyr de l’encombrement et de la non-fluidité du sang. Les crampes s’invitent à la partie et me font souffrir. C’est pourquoi malgré la pause de Libong, j’en sollicite avec succès une autre. J’en profite pour me désaltérer une fois assis sur le bord du chemin.

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Pour ce qui est du chemin justement, il me semble que le tronçon Libong-Tignère est le plus accidenté et mal entretenu du voyage. Les versants des collines sont alors redoutables. Entre les pierres, la poussière dont l’épaisseur peut confiner parfois jusqu’à dix centimètres et la raideur des pentes, Badjior a du pain sur la planche. Les coups de volants sont alors violents et rapides d’un bout à l’autre. Parfois, l’auto refuse de s’exécuter. Et Badjior à chaque fois, vieil habitué, trouve la parade. Sans nous faire descendre. Mais la voiture en prend parfois un coup. Qu’importe ! Me dis-je. L’important c’est d’arriver. Surtout qu’il se dit que ce tronçon sera revu lors des travaux d’entretien prévus en cette année civile. En attendant que le projet de la route Batchenga-yoko- Liokok-Ngaoundéré aboutisse un jour. Paraît que les études ont été réalisées depuis longtemps et que les premiers financements pour le premier tronçon (Batchenga-yoko) sont en cours.
Je souris en à cette pensée tout en me disant que les fleurs ainsi visibles connaîtront des fruits appétissants pour les voyageurs et les riverains dans un futur que j’espère proche. A la sortie de Magnang pour entrer à Tignère, le barrage de gendarmerie/police est vide. Il est 16h 55. Près de cinq heures pour moins de 140 km ! Un ouf de soulagement s’échappe de ma poitrine. A la station, je hèle rapidement une moto : destination, l’auberge municipale. Où je prends rapidement un bain. Ce n’est que demain que j’entreprendrais le tronçon Tignère-Galim de 70km environ. Sauf si mon corps me le déconseille. Une autre aventure que j’ai hâte de découvrir.

Parfait Tabapsi

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