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Eugène Ebodé: il ne faut souhaiter le génocide à aucun peuple

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Depuis Montpellier en France où il réside, l’écrivain au long cours ne chôme pas ces temps derniers. Avec la venue au monde de sa dernière enfant, la critique littéraire, les voyages et de nouveaux chantiers d’écriture, Eugène Ebodé, gentleman magnifique, a trouvé le temps de nous répondre longuement par e-mail. Avec même une rapidité que nous subodorions au vu de nos relations, ainsi qu’une pertinence certaine. Réponses qui renseignent à suffisance sur son fort caractère et une justesse d’analyse de l’Afrique et du monde noir que témoignent au fil des ans sa production littéraire. Lisez plutôt.

Entretien avec Parfait Tabapsi

 

 

Vous êtes le dernier lauréat du Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire. On a envie de dire enfin ?
C’est parce que vous êtes sympathique et… Camerounais que vous le dites. Mais il y a d’excellents auteurs en Afrique qui le mériteraient. Les récompenses viennent à leur heure ou ne viennent jamais. L’important est d’écrire en poussant un cri semblable à celui du bébé qui vient de naître : un cri neuf, car unique, tonique et plein d’espoirs.

 

A vos yeux que représente ce prix ?
Je n’en sais fichtre rien. L’ADELF (Association des écrivains de langue française) qui décerne cette distinction et plusieurs autres existe depuis 1926, si mes souvenirs sont exacts. La durée est un important marqueur. Ce prix bénéficie donc d’une aura qui n’est pas négligeable. Cela dit, j’ai surtout pensé aux Rwandais ébranlés par le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994. L’ambassadeur du Rwanda était présent à la remise du Grand Prix littéraire de l’Afrique noire et j’ai tenu à le lui remettre pour qu’il soit transmis au Président de la République rwandaise. C’est au Rwanda qu’il doit revenir afin qu’il contribue à l’entretien de la mémoire du génocide des Tutsis. Je ne pouvais décemment, intellectuellement et humainement sauter de joie en recevant une distinction littéraire sur un livre évoquant la tragédie monumentale que fut le massacre d’un million de personnes. Je l’ai souligné pendant la cérémonie : il est des prix qui ne récompensent pas une œuvre mais une nation fracturée afin qu’elle renaisse avec l’ensemble de ses populations. Je forme le vœu que transcendant les peines, les rancœurs et les ressentiments, cette même nation meurtrie coopère avec ses voisins pour la prospérité de tous. Il faut bien dire aux lecteurs que ce Grand prix littéraire de l’Afrique noire ne couronne pas l’ensemble d’une œuvre, mais un roman précis…

 

De nos jours pensez-vous que ce prix ait encore droit de cité alors que certains y voient la continuité de la mainmise de la langue française et donc de la France sur les littératures originaires de ce qu’on appelle en géopolitique le pré-carré français ? Ne craignez-vous pas d’être ghettoïsé par ce prix ?
Je ne suis pas obligé de répondre à toutes les questions. Même les plus bienveillantes.

 

Pourquoi êtes-vous parti à nouveau sur cette thématique qui a fait des gorges chaudes dans les milieux politiques et littéraires alors même que d’autres thématiques pouvaient vous interpeller ?
J’ai pensé comme vous que beaucoup de choses avaient été dites et que des controverses inutiles avaient alimenté la chronique parfois sordide d’un événement considérable. Je n’ai pas voulu ajouter un livre de plus sur une épouvantable affaire, considérant que la logique d’épicier, qui consiste à parler n’importe comment d’un sujet pourvu que l’on vende du papier, a aussi tristement prévalu et brouillé les pistes de compréhension de ce qui restait à faire après le désastre ; néanmoins, reconnaissons que beaucoup de livres sérieux ont aussi été publiés sur la tragédie qui nous occupe. Je pense à L’aîné des orphelins de Tierno Monénembo, au Piège ethnique du Rwandais Benjamin Sehene, à Une saison de machettes de Jean Hatzfeld ; relisons L’ombre d’Imana de Véronique Tadjo, Murambi ou le livre des ossements de Boubacar Boris-Diop et le poignant Notre-Dame du Nil de Scholastique Mukasonga… Oui, de très bons livres ont été écrits sur la calamité des calamités, et ceci sur différents tons, différents registres narratifs (le reportage, l’essai, la fiction). Des films, des documentaires (souvenez-vous de l’excellent Rwanda 1994, alternant le reportage, le témoignage, le télévisuel, l’opéra et le théâtre). J’ai même été sollicité (le saviez-vous ?) en 1998 pour participer à l’opération «Ecrire par devoir de mémoire», à l’initiative de l’association Fest’Africa alors très active à Lille, en France. Mais j’ai décliné l’invitation. Sur l’insistance de cette même association, je me suis rendu au Rwanda en avril 2000 pour le lancement des livres écrits par des romanciers et des poètes sur l’abomination de 1994. Croyez-moi, l’horreur était encore visible et palpable six ans après. On ne peut avoir visité Murambi, Nyamata, Butaré, et d’autres sites de l’horreur capitale, sans en être marqué au fer rouge de l’épouvante.

 

Quel message avez-vous souhaité passer avec ce roman ?
Le malheur des autres est aussi notre malheur. J’ajoute que si j’ai malgré tout décidé de «sortir du bois» et d’écrire ce livre, c’est aussi parce que j’avais appris que se préparait un ouvrage dont l’auteur prétendait qu’il allait, lui, raconter le «véritable» génocide qui a eu selon lui lieu au Rwanda et dont les victimes étaient d’après ses prétendues révélations, les malheureux Hutus. C’est cette faribole, cette tentative négationniste qui m’a déterminé à coudre le roman Souveraine Magnifique. Je l’ai écrit en trois mois et dans une espèce de rage intérieure que vous aurez grand-peine à imaginer. Mais l’essentiel est ailleurs : j’ai eu le sentiment que tout n’avait pas été dit sur trois points : les Justes, ces êtres exceptionnels qui ont caché, soutenu, protégé les Tutsis. Parmi les Justes, que le lecteur retrouvera dans le livre, je mets en lumière le rôle des musulmans rwandais. Ils ont été extraordinaires. Le deuxième point concerne la gacaca (prononcez gatchatcha), ce tribunal coutumier qui a permis de juger la plus grande masse des présumés coupables de crimes de seconde catégorie. Ici, la tradition a bien volé au secours d’institutions modernes, nationales et internationales qui étaient comme encalminées par une arithmétique hallucinante : il y avait deux millions de personnes suspectés de faits de génocide ou de complicité de génocide, il y avait 200.000 orphelins qui erraient dans le pays, il y avait deux millions de gens en fuite ou réfugiés hors du Rwanda. Bref le Rwanda de 1994 comptait six millions de personnes au soir du 6 avril 1994. Trois mois après, l’apocalypse emportait un million de personnes, Tutsis et Hutus modérés, et jetait des millions d’autres hors des frontières du pays. Le chaos prenait place. Lorsque vous imaginez que nombre de magistrats ont été passés à la machette, vous obtenez une équation judiciaire quasiment impossible à résoudre. Du coup la remise sur pied des tribunaux traditionnels, malgré quelques défauts et imperfections sur le plan purement procédural voire dans la composition des jurés, a bien fonctionné et permis à une nation «cadavérée» de renaître. Le troisième point est peut-être, sur le plan littéraire, celui qui m’a ému au même titre que le courage de Souveraine Magnifique, c’est Doliba, la vache. J’invite le lecteur à aller dans le texte se faire une idée du rôle de cette vache dans la périlleuse entreprise de réconciliation mise en route à travers la gacaca. Les animaux peuvent nous surprendre tant leur humanité semble soudain plus dense que celle des prétendus humains.

 

21 ans après le génocide, le Rwanda semble être en route pour prendre sa revanche sur le destin avec un développement économique que lui envient nombre de pays africains. Quelle lecture faites-vous de cette situation ? Le génocide aurait-il été un mal pour finalement un bien ?
«Le génocide, un mal pour un bien ?» C’est affreux de le penser. Non, ce n’est pas un mal, c’est une catastrophe sans nom. Ce serait absurde d’espérer qu’une telle calamité majeure advienne pour en tirer je ne sais quel bénéfice ultérieur. Si la solution se trouvait dans le génocide, alors le remède serait terrifiant. Un tel propos serait une incitation monstrueuse faite à la promotion des crimes imprescriptibles. Mais je vois que vous prêchez le faux pour savoir le vrai ! Soyons clairs : ôter la vie n’est pas la solution, n’a jamais été la solution, ne sera jamais la solution. Par contre, mobiliser les intelligences et les politiques publiques durables pour créer les conditions de la prospérité la plus largement partagée et la plus justement répartie est la clé du développement et de l’apaisement parmi les humains. Et puis, les choses étant liées, le malheur des uns faisant le malheur des autres, pensons aussi que le bonheur des uns doit s’élargir aux autres, au plus grand nombre si nous voulons que le monde soit plus acceptable. Si la prospérité n’est pas partagée, les aventures extrémistes, les soubresauts fondamentalistes, les délires idéologiques seront la règle et non l’exception. Dans un ouvrage récent portant sur le décollage économique de l’Afrique et publié par le brillant économiste Jean-Claude Tchatchouang, l’auteur nous indique que l’Afrique n’a pas pour unique vocation la sinistrose, la guerre et la banqueroute permanentes. Permanentes ! Il montre aussi qu’il ne suffit pas de bénéficier d’une rente en hydrocarbures ou en agronomie pour assurer la prospérité d’un Etat. Le Malawi, le Mozambique, le Rwanda -dont vous parlez justement-, démontrent que la croissance soutenue est d’abord le fruit d’une stratégie s’appuyant sur le couple infrastructure et éducation. Vous ne pouvez pas vous rendre à Kigali sans être émerveillé par les effets visibles de cette volonté de rendre visible l’idée de progrès. Le président rwandais ne se contente pas de discourir discours (n’est-ce pas, chers Camerounais qui n’avez que cette fade formule à la bouche : Le Cameroun, c’est le Cameroun !),  Un pays doit savoir compter pour résoudre ses difficultés et marquer des évolutions concrètes. Compter ses sous et compter sur ses citoyens. C’est tout l’inverse au Cameroun. Si l’objectif était le progrès, le désir de compter inciterait à la transparence financière afin que les citoyens, sachant ce qu’ils ont, puissent collectivement bâtir des projets capables de générer une croissance durable et à deux chiffres. Ils épargneront aussi en confiance car, c’est cette épargne qui permet de mobiliser les capitaux pour l’investissement. Or quand on ne croit pas aux chances de son pays, on n’y épargne pas, on vit au jour le jour en attendant… le déluge. Bref, le Rwanda, malgré la tragédie, relève la tête, renoue le dialogue intérieur, affronte courageusement les épreuves. Cela dit, le pouvoir demeure critiquable en ce qui concerne les bâillons qui musellent l’opposition. Je n’ai pas ignoré ces aspects dans Souveraine Magnifique. Le génocide, il ne faut le souhaiter à aucun peuple, à aucun Etat, à aucune espèce vivante.

Lire plus: http://mosaiquesafrica.com/index.php?option=com_content&view=article&id=313%3A2015-06-12-18-45-44&catid=66%3Alitterature&lang=en

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