Culture Musique Les lamentations de Ste Cécile

Les lamentations de Ste Cécile

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Cécile Eke (ex Kayou Band) arrive tout doucement avec son premier album dans l’univers de la musique camerounaise. Elle est en effet portée par cette brise moite des forêts équatoriales qui ravivait les hameaux traditionnels des villages d’Ongóla à la tombée de la nuit, espaces de vie bucolique bercés par les chants de lucioles, que découvrirent avec émerveillement les deux célèbres Kund et Tappenbeck. Bien avant un Von Morgen qui nous a légués quelques descriptions mémorables de ces espaces de vie qu’Eke regrette manifestement aujourd’hui. Etymologiquement Ongóla signifie «Enclos». Mais, pour le cas d’espèce, il s’agit de la ville en tant que centre urbain et par extension sémantique, Ongola Ewondo, donc la ville de Yaoundé. Pour son premier jet donc, régressive, elle nous entraine au coin du feu dans ce village bantou, quelque part au fond de cette forêt touffue, mystérieuse et magique de cette Ongola Ewondo traditionnelle peuplée d’arbres de haute futaie, pour éveiller notre conscience à la Vie et ses affres via l’écoute de neuf saynètes chantées en langue ewondo et en français.

Aujourd’hui, Ongóla, la ville de ses ancêtres, est vilipendée par n’importe qui ! Ancêtres à qui elle rendra d’ailleurs un hommage vibrant dans «Betara». Le mystère est davantage épaissi lorsqu’elle nous convie, à la fin de son corpus hybride où se mêlent divers rythmes musicaux beti et d’origine africaine, aux agapes de l’histoire de «Ze», la redoutable panthère et animal totémique dans la nomenclature mythologique de la faune des gens de la forêt. On comprend donc qu’Eke soit farouchement ancrée dans cette tradition qui assume mal la mutation du village à la ville avec ses injustices, sa méchanceté et la roublardise des Hommes (ce qu’elle dénonce dans ses chansons), d’où ce fort souci d’exhumer, afin de le préserver jalousement, ce patrimoine immatériel constitué de sagesse ancestrale contenue dans les chants et les musiques des mythiques Ekang. Chants et musique qui relatent divers aspects de la vie en l’occurrence. C’est de ce substrat qu’Eke tire manifestement son inspiration, après 12 années en retrait stratégique de la musique. Travaillant sous le modèle déclamatoire et psalmodique à l’instar d’une Assomo Ngono Ela (Cf. «Mekung», «Bissim»), tout en interaction dynamique avec un auditoire ici imaginaire mais porté par l’écho polyphonique des chœurs du quatuor constitué d’Eke elle-même, en sus de Sandrine, Ebodé et Motbitom, cet album devra s’écouter très attentivement afin d’en saisir toute la finesse et les subtilités.

Même si elle est dansante, je pense qu’il s’agit là d’une musique africaine d’écoute, puisque sans ostentation, qui parle au cœur et à l’âme meurtrie, avant de s’adresser au corps physique. Je trouve donc cet album intéressant, avec un corpus dont les arrangements du pianiste Joseph Ebodé et de Motbitom sont ici à saluer. On écoutera, sans se fatiguer, ces histoires du coin du feu et les conseils que Cécile Eke et son band nous prodiguent avec douceur, et avec cette crainte toutefois de Nti, le Maître Suprême qu’elle évoque dans «Où es-tu ?» (Les peuples beti de la forêt font distinctement la différence dans les différents contenus des vocables qu’ils emploient pour désigner «Dieu») ; Nti qui, malgré tout, continue de veiller sur Ongola où Ze commence à roder dès la tombée de la nuit….et qui permet justement à mon sens de faire la quadrature du cercle avec la symbolique du chiffre 9 [le nombre de titres aussi de cet album], chiffre qui, comme l’expliquait le père Prosper Abéga, symbolise le cycle de vie parfait chez les gens d’Ongola. Cécile Eke promet donc beaucoup compte tenu de tous ces indicateurs qui confortent sa vision du monde, et qu’elle transcrit avec un certain bonheur en musique par la suite. C’est tout en symbole qu’Eke se révèle à nous à la fin en célébrant sa ville sous la forme de lamentations modernes. A découvrir !

 

Joseph Owona Ntsama

Auteur compositeur interprète : Cécile EKE Album «Ongola», 9 titres Genre : musiques beti et africaines Production Manyang Mot © 2014; enregistrement, mixage et mastering: Black Feeling Record

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La rédaction de www.chateaunews.com
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