Culture Peinture Alioum Moussa : l’appel du vêtement

Alioum Moussa : l’appel du vêtement

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Depuis près de dix ans, ce plasticien a décidé de sonder le textile avec une pertinence  certaine et des interrogations sur l’identité de l’Africain aujourd’hui.

Alioum Moussa fait partie de ces plasticiens dont on parle peu. Au Cameroun. Voire même un peu au-delà. Alors même que depuis ces cinq dernières années, il butine une voie qui pourrait être intéressant à plus d’un titre. Tant pour les cultureux que pour les chercheurs. Surtout ceux de cette dernière catégorie qui ont pour champ travail la recherche postcoloniale. Oui avec sa philosophie du textile et de sa place dans notre société, Moussa attaque-là un domaine où gloser n’est pas un exploit. Mais où prendre le recul et questionner nos us envers le textile n’est pas la chose la mieux partagée.
Le textile donc. Qui pour certains se limite à une parure recouvrant le corps. Qui pour d’autres participent de l’identité. Qui pour d’autres encore n’est rien moins que l’expression de puissance et de domination des semblables. De tout cela, Moussa en est conscient et tente de le faire savoir via ce qu’il sait faire : l’art. Surtout que sous d’autres cieux, au Burkina Faso par exemple, le textile a jadis été imposé par le capitaine Sankara comme un outil de résistance à la mondialisation dans un concept qui n’a pas disparu avec son géniteur : le faso dan fani (accoutrement des hommes intègres comme on peut le traduire du burkinabé). Un concept qui n’est pas étranger à l’artiste Moussa qui en plus d’avoir des origines sahéliennes, habite depuis quelques années maintenant pas loin de là, à Niamey.
Une option esthétique et artistique qui s’est comme imposée à lui au mitan des années 2000. Car avant, il était dessinateur. Puis peintre. Ou les deux. Après la mort de son père alors qu’il n’a que cinq ans, c’est à sa mère qu’échoit son éducation. Il a alors le temps de voir cette dernière, tisserande, à l’œuvre dans la ville de Maroua. L’école, il aime bien et fait partie des plus assidus. Mais rapidement, il «étouffe» et veut plus de liberté. L’appel de l’art s’instille et il doit lutter avec. Car dans l’environnement immédiat, «être artiste ne veut rien dire. Ceux qui me sont proches ont une vision catastrophique de ce que veut dire être artiste. Cela relève pour eux simplement de l’utopie», se rappelle-t-il aujourd’hui. En attendant, il met à profit les études pour tirer le meilleur parti de son versant artistique. Le coloriage devient alors son dada, et les félicitations affluent. Mais n’allez pas y voir les prémisses de quelque art. Même si sa grand-mère qui vient le chercher tous les midis et les soirs ne peut s’empêcher de constater que le petit a une aura certaine près de ses camarades.

Rencontres
En cette fin des années 80, la crise frappe déjà avec dureté, mais les cinémas par exemple sont encore ouverts et même à la mode. Le jeune Moussa s’intéresse particulièrement aux affiches de films, pour la plupart étrangers. Il y décèle comme un appel. Alors il les décortique et se promet d’en faire autant quand lui viendra l’opportunité. Et la possibilité. C’est aussi en cette période qu’il découvre les travaux du paysagiste Camin Coro via ses ouvrages. Le virus étant déjà en lui, il développe son habileté en dessinant et en proposant des décors de bars et de restos de la ville. Ce qui lui permet de s’évader certes, mais également «de vivre en tant qu’élève» pour l’orphelin qu’il est. Les cahiers de morceaux choisis à l’examen du Certificat de fin d’études primaires et élémentaires (CEPE) y passent également.
Puis vient le tournant du multipartisme. Mais avant, il y a ce coup d’Etat au Tchad voisin qui oblige au président Hissène Habré à déposer ses valises à Maroua. D’où il partira rapidement pour Dakar. Non sans y laisser un membre de son entourage : le peintre Abakar Mangue, spécialiste du portrait réaliste. Il s’essaye à quelques figures politiques avec un succès populaire. C’est à lui que revient l’initiation artistique du jeune Moussa. Une initiation de quelques années qui va se poursuivre à Yaoundé, soit à quelque mille kilomètres de là. Le curieux Moussa qui y arrive en 1994 découvre les affres d’une ville qui se réveille à peine d’une conjoncture politique infernale. Le quotidien est austère mais Moussa n’en démord pas. Il croise même un certain Emmanuel Missegué dont la maison Emerites Design connaît un certain succès. Il se met à son école et participe aux projets maison qui ne manquent pas. «J’ai par exemple participé à la réalisation du décor du plateau du 20h 30 à la télévision nationale», se rappelle-t-il.
Sa soif d’art est d’autant plus assouvie ici qu’à côté du design, il y a le cinéma, les concerts et autres spectacles de théâtre que l’apprenti artiste consomme du mieux de ses modestes moyens. Il lui arrive même de participer au Festival national des arts et de la culture qui se tient à Ebolowa en 1998. L’art continue donc de le fasciner mais il doit se résoudre à rentrer à Maroua car il ne peut plus tenir. C’est là-bas qu’après quelques péripéties il rencontre Adama Moktar, le patron de Horizons Graphic, une entreprise spécialisée dans l’infographie et les métiers apparentés basée à Douala. Il est embauché après qu’Adama ait constaté la qualité de ses toiles qui parsemaient déjà une partie du parc national de Waza.
Dans la capitale économique, son champ artistique s’étend. Sa soif d’apprendre le mène souvent au cyber café, nouveauté en cette fin de siècle. Sa régularité lui vaut l’intérêt de la propriétaire qui n’est autre que la sœur d’André Siaka, président des patrons camerounais et directeur général des Brasseries du Cameroun. Elle demande à savoir pourquoi Moussa est si régulier dans son espace situé en plein Akwa, le quartier commercial. Penaud, il répond qu’il est peintre. Et lui présente derechef ses toiles réalisées avec les moyens du bord. Emerveillée et conquise, elle en parle tout en le présentant avec enthousiasme aux siens. Déjà, il faut préparer une exposition pour partager ce sentiment avec d’autres. En cette fin de 2001, l’explosion des avions sur les tours de New York est dans tous les esprits. Et Moussa va surfer sur cette vague pour présenter Le poids du vent, un hommage aux victimes. Le vernissage connaît un succès certain. Les œuvres aussi.

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Voyages
L’autre rencontre déterminante sera celle d’avec le vidéaste et peintre Goddy Leye. Ce sera au cours des fameux projections/débats organisé par celui-ci au Centre d’art contemporain Doual’art. Avec lui, il va retourner à la formation via les projets du centre d’art ArtBakery que Goddy vient de créer à Bonendalé, une localité située sur la rive droite du fleuve Wouri. Il entreprend également de faire un travail sur le vêtement et la peinture qu’il met ensemble et qui obtient l’assentiment du public. A ArtBakery, la réflexion sur l’acte artistique débouche sur le projet Exitour qui amène les participants à entreprendre un voyage en direction du Dak’Art. Bloqués à Bamako avec ses camarades d’infortune, il réfléchit sur le rapport des Africains avec les artistes. Après la biennale de Dakar, commencent pour Moussa l’aventure des voyages dans le cadre des résidences et des expositions. Il bénéficie également de bourses, comme Visa pour la création qui lui permet de plancher sur la connexion entre l’art et le numérique, et se frotte à l’académie. Au point de décider de fréquenter une école des beaux-arts à Rennes grâce à Jacques Sauvageot et Odile Blin.
«Mais jusque-là, j’avais l’impression de ne pas être compris car l’humour et la dérision qui me caractérisent avaient une grande place dans mon travail artistique», analyse-t-il avec un sang-froid détonnant. Est-ce pour cela qu’il abandonne la peinture pour se concentrer exclusivement sur le textile ? «Oui», lâche-t-il sans hésiter. En Italie où il va en résidence chez Pistoletto grâce à son mentor Goddy Leye, il affine cette posture et propose le très intéressant Do Good. Une réflexion sur les rapports Afrique-Europe. L’expo est un rendu qui interroge entre autres la place de la friperie vestimentaire dans l’accoutrement ordinaire des Africains. «Je me demandais comment se fait-il qu’on se rue sur des vêtements qui sont cessés être à la poubelle. J’ai beaucoup pensé à mère à ce moment-là, elle qui tissait les vêtements. J’ai pensé cette expo comme une sorte de réplique à Dolce & Gabanna qui faisait alors fureur». Cette expo connaîtra une fortune au-delà des frontières camerounaises.
Une fortune qui n’a pas ébranlé la solidarité et l’humilité qui le caractérisent. Lui qui est venu donner un coup de main à l’ami Martin Ambara qui lui avait déjà permis en 2012 d’exposer pour la première et unique fois à Yaoundé cette exposition qui avait fait dire à Goddy qu’elle mêlait avec brio «la culture locale et l’extraversion onirique», avant d’ajouter plus loin : «Le torchon de seconde main devient, par la magie de l’art, un vêtement de haute couture brouillant ainsi les repères sociaux que nous nous étions constitués sur la base des habits portés» (Mosaïques 003, février 2011). Il a donc tenu à participer au 5è anniversaire du laboratoire de théâtre Othni, «parce qu’il faut que ces initiatives durent».
La question du textile, dit-il, va continuer à le préoccuper à l’avenir. Avec cependant des diversifications tant cette problématique est au centre même de l’identité de l’être humain aujourd’hui. La mise, le tissu, la coupe, le paraître, la «fraîcheur» sont autant de bornes à l’aune desquelles Moussa va cheviller son travail. Le tout sans oublier une autre réflexion : celle sur la saturation et l’épuisement de l’artiste. De cela, on aura sans doute d’autres occasions d’en parler.

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Parfait Tabapsi

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