Culture Littérature Léonora Miano: forte tête sur fond d’Afrique

Léonora Miano: forte tête sur fond d’Afrique

-

- Advertisment -

Installée en France depuis deux décennies, cette Camerounaise produit une œuvre nombreuse qui tente de réconcilier le continent noir avec son passé. Retour sur son parcours, ses écrits, ses blessures et ses combats actuels.

 

Une voix grave, un tempérament fougueux, une écriture prolixe. A 41 ans, Léonora Miano est une auteure comblée. La saison de l’ombre, son dernier roman, porte sur un traumatisme qui l’a longtemps habitée, une question qui lui est chère. Cerise sur le gâteau, elle s’est vue récompensée de ses efforts à déterrer un passé enterré dans les trous de nos mémoires africaines : Prix Fémina en France et Grand prix du roman métis à la Réunion. Cette dernière distinction revêtant une symbolique forte car décernée par des Afrodescendants, alors qu’elle restitue leur humanité à des millions d’ombres victimes de l’esclavage. Après avoir exploré une Afrique subsaharienne en proie aux convulsions de toutes sortes, après s’être intéressée aux destins d’Afrodescendants qui essaient de reconstruire une identité en miettes, Miano ouvre un nouveau chapitre de son œuvre avec La saison de l’ombre. Une tranche d’histoire pour raviver la mémoire de l’esclavage qu’elle évoquait déjà dans Les aubes écarlates en 2009 : «Quand je vais au Cameroun et que je mène des ateliers d’écriture avec des gamins de 17 ans qui ne savent pas que la traite négrière a existé, ça me déchire le cœur», se désole-t-elle.
L’année dernière déjà, Miano s’était longuement expliquée sur le sujet dans Habiter la frontière (L’Arche éditeur), un recueil de conférences: «Lorsqu’on parle de ce qu’a été le trafic négrier pour l’Afrique, on oublie ces millions d’anonymes à qui quelqu’un a été arraché. Les mères. Les promises. Les fiancés. Les frères (…) Tout est devenu tellement abstrait qu’on ne semble plus se souvenir que c’est sur des êtres humains que cette horreur a fondu». Effacés aussi ceux qui ont résisté et ceux qui, arrachés à leurs villages, sont restés à quai. Mais bien conservé le chapitre où des Africains ont vendu leurs frères. Un passé rendu lisse alors que l’Histoire, comme la vie, est faite de reliefs et de gris. «Mes textes ne sont pas des réquisitoires, soutient l’auteure, mais le témoignage d’un amour exigeant vis-à-vis de l’Afrique subsaharienne et de ses peuples». Pour celle qui, dans ses premiers écrits, a engagé un choc frontal avec les Africains pour les obliger à se prendre en main, l’urgence en Afrique n’est pas économique, encore moins politique : c’est le développement d’une conscience forte de soi. Pour cela, il faut que l’Afrique se pardonne d’avoir été défait et se regarde avec un peu d’amour.

Obsessions d’enfance
Parce que le travail de l’artiste est le fruit d’une histoire personnelle, Miano raconte, toujours dans Habiter la frontière, son enfance, ses rêves, ses traumatismes et ses influences. Jamais l’écrivaine «subsaharienne occidentalisée» ne s’était laissée approcher d’aussi près. Née à Douala en 1973, d’un père pharmacien et d’une mère enseignante d’anglais, Miano porte la question des origines sur ses épaules, comme un fardeau qu’on chérit. Son enfance est bercée par la musique noire américaine et son adolescence par la lecture du magazine afro-américain Ebony. A 12 ans, elle découvre un livre qui va bouleverser sa vie, Cahier d’un retour au pays natal du Martiniquais Aimé Césaire ; et deux ans plus tard La prochaine fois, le feu de l’Américain James Baldwin. La lecture de ces auteurs noirs a imprimé en elle les stigmates de l’esclavage. Qui viennent renforcer une obsession d’enfance.
A l’école primaire, la petite fille qu’elle est alors découvre une image dans son livre d’histoire. Elle représente un chef de la côte et une colonne de captifs, à l’époque de la traite négrière. Pendant longtemps, elle en a été traumatisée. Aujourd’hui encore, cette image continue de la hanter : «je veux savoir qui était ce chef, qui étaient ces captifs dans le fond de l’image et où on les a amenés». Pour vaincre sa hantise, Miano apporte aujourd’hui des mots aux silences de l’Histoire. Très jeune, elle vit dans sa chair les souffrances des Afrodescendants dont elle n’entend pourtant jamais parler autour d’elle, et se sent proche de leur hybridité culturelle. Au point d’écrire : «je suis bel et bien devenue noire en plongeant dans les textes des auteurs afrodescendants».

Plus :   Note de lecture : Mission Terminée de Mongo Béti 1957
Plus :   Livre - Abakar Ahmat : L'Audace d'être différent

 

Des combats militants

Mais Léonora Miano ne se contente pas d’écrire. En 2010, elle a créé l’association Mahogany dont l’objectif est de permettre le dialogue entre Subsahariens et Afrodescendants. Pour que l’Afrique fasse la paix avec elle-même et tende la main à ses enfants perdus, Caribéens ou Américains. Ce faisant, elle embrasse la cause des Noirs en France. L’écrivaine engagée a acquis la nationalité française en 2008 «pour des raisons pratiques». Notamment pour avoir la même nationalité que sa fille, âgée de 20 ans. Installée en France depuis 1991, celle qui habite la frontière refuse d’ailleurs de choisir entre sa part africaine et sa part européenne : «mon identité est faite d’un assemblage des choses puisque je suis en relation avec des mondes différents (…) La plante ne se réduit pas à ses racines, mais ces dernières peuvent être remportées, s’épanouir dans un nouveau sol. Une plante peut également croiser ses racines avec celles d’une autre, et engendrer un nouvel être vivant», soutient-elle. Une Afro-occidentale parfaitement assumée.
Ancienne élève du collège Libermann et des lycées Joss et New-bell à Douala, Léonora Miano est habitée par la musique, il n’y a qu’à ouvrir certains de ses livres pour le constater. Soul, blues, funk, jazz, elle en fait une source d’inspiration pour la structuration de ses romans. Ainsi, Contours du jour qui vient est construit comme une pièce musicale, Tels des astres éteints comme un récital et L’intérieur de la nuit comme un morceau de jazz. Dès l’âge de 14 ans, elle rêve d’être chanteuse. Après des études en littérature américaine et du Commonwealth à Valenciennes puis à Nanterre, elle se lance et intègre une classe d’improvisation. Avec dureté mais sans tristesse, elle avoue y avoir livré «quelques prestations assez minables». Heureusement, «j’ai vite compris que ce rêve de chanter le jazz resterait sans doute un rêve, ce cours d’improvisation a changé ma vie. C’est là que j’ai trouvé mon esthétique d’auteur, ce qui manquait à mes textes, ma véritable spécificité». Cette année-là (2003), Miano écrit trois livres d’affilée : «c’étaient en quelque sorte des scories dont je devais me débarrasser pour être enfin capable de me redresser». En 2004, elle signe son premier contrat d’édition pour L’Intérieur de la nuit, inscrit au programme scolaire au Cameroun depuis 2010 pour les classes de seconde.

mianol

L’écriture pour thérapie
Depuis lors, l’auteure ne s’est pas arrêtée. Au total, 11 livres publiés en seulement 8 ans. Un record qui fait d’elle l’Amélie Nothomb du Cameroun. En plus élaboré. Son dernier livre est né d’une blessure. Il consacre sa rupture d’avec Plon et son entrée chez Grasset. En 2012, Miano nous confiait, dans une interview, le mal qu’elle avait eu à imposer Blues pour Elise et le mur sur lequel elle se heurtait pour faire publier sa suite. Ce roman met en scène des Noirs de France qui ont un emploi, un logement et pas de problème de papiers, dans un environnement littéraire enclin à les ghettoïser. «Je refuse qu’on me dicte le contenu de mes livres. C’est un moment douloureux dans mon parcours d’auteure. Les gens n’imaginent pas qu’il faut encore batailler pour imposer des sujets comme ça», affirme l’auteure. Epuisée par cette bataille, Miano s’en est échappée pour fouiller le passé de l’Afrique.
Plus qu’un métier, mieux qu’une passion, elle a fait de l’écriture une thérapie : «Je suis quelqu’un d’assez sauvage et ça m’oblige à rencontrer les gens. C’est ma manière de rencontrer l’autre le plus sainement possible. C’est ce qui me permet de ne pas être folle, de ne pas être un serial killer». Elle écrit chansons (le répertoire Sankofa cry), romans, nouvelles, texte théâtral et conférences, divers genres qui nourrissent son style fluide, son écriture frontalière. Depuis 2005, Miano accumule les prix. Prix Fémina et Grand prix du roman métis 2013, Grand prix littéraire de l’Afrique noire en 2012 pour l’ensemble de son œuvre, Prix Seligmann contre le racisme 2012, Prix Goncourt des lycées 2006… Malgré cela, elle reste modeste : «Je suis pleine de gratitude pour ces prix, mais ça ne me monte pas à la tête non plus. Mon premier roman est sorti quand j’avais 32 ans, j’avais déjà un peu vécu. Je ne crois pas encore avoir réussi à modifier le cours des choses, mais je souhaite que d’autres personnes sachent que c’est possible».

Plus :   Thomas MORE : L'Utopie. Téléchargez le livre
Plus :   Nécrologie: Le prolifique poète Fernando d’Almeida laisse la craie et la plume

Bibliographie
2013 : La saison de l’ombre, roman, Grasset, – Prix Fémina et Grand Prix du Roman Métis
2012 : Habiter la frontière, conférences, L’Arche Editeur ; Ecrits pour la parole, théâtre, L’Arche Editeur, Prix Seligmann contre le racisme ; Grand Prix Littéraire de l’Afrique Noire pour l’ensemble de son œuvre
2011 : Ces âmes chagrines, roman, Plon
2010 : Blues pour Elise, roman, Plon
2009 : Les aubes écarlates, roman, Plon – Trophée des arts afro-caribéens 2010 ; Soulfood équatoriale, nouvelles, Nil – Prix Eugénie Brazier (coup de coeur)
2008 : Tels des astres éteints, roman, Plon ; Afropean soul, nouvelles, Flammarion
2006 : Contours du jour qui vient, Plon – Prix Goncourt des lycéens, Prix de l’Excellence camerounaise 2007
2005 : L’intérieur de la nuit, Plon, – Prix Louis Guilloux 2006, Prix René Fallet 2006, Prix Montalembert du premier roman de femme 2006, Prix Grinzane Cavour 2008 (pour la traduction italienne, catégorie : premier roman étranger).

by Stéphanie Dongmo
?

blank
chateaunews.comhttps://chateaunews.com
La rédaction de www.chateaunews.com

LES PLUS LUS

- Advertisement -

ArticlesRELATED
Recommended to you

×