ebouele
NEWSLETTER

Français     English

Share this

Avec une lecture particulière de la célèbre pièce de Samuel Beckett, le metteur en scène camerounais Martin Ambara a frappé un grand coup avec des armes propres à lui tout en mettant le public dans sa poche.

Le fait est rare chez Othni pour qu’on ne l’évoque pas d’entrée ici. A la fin de la quatrième représentation de rang samedi 1er août dernier, le public a réservé à Martin Ambara un standing ovation digne des grands soirs. Un applaudimètre qui n’avait d’égal que la prestation qui venait de se donner à voir en cet antre, unique s’il en est dans la ville de Yaoundé, où le théâtre peut épouser toutes sortes de connotation au gré des profils des metteurs en scène qui s’y succèdent depuis maintenant cinq ans. Si une centaine de paires de mains a ainsi salué la prestation, c’est dire que Martin Ambara et son équipe ont su gagner leur estime, salaire ultime d’un metteur en scène qui a signé là une œuvre.
Et dire que cette représentation arrivait six semaines seulement après le début de création dans la même salle ! Temps court pensait-on alors que les protagonistes de cette aventure ont su mettre à profit avec une dextérité et une concentration salutaires. Et si le résultat a été au rendez-vous, il reste à dessiner les traits qui y ont conduit tant En attendant Godot, depuis un demi-siècle maintenant, a été joué à l’infini. L’année dernière à l’entame du projet, Ambara savait bien qu’il s’attaquait à une montagne qu’il ne serait pas facile de contourner ! Et pour y arriver, il a convoqué maints artifices qu’il convient de disséquer.

Le premier élément de compréhension de cette mise en scène réussie réside dans cette kinésie constitutive de la signature ambaraéenne. Kinésie éreintante mais très à propos au vu de la thématique de l’absurde et de la longueur de la pièce. Deux heures durant, Estragon et Vladimir vont traverser tous les états prévus dans des postures plus à ras de terre, et donc horizontale, que verticale. Sans doute qu’Ambara a voulu là exprimer la dureté et la complexité de la vie humaine dans son inhumaine condition. L’humain que la fatalité oblige plus à subir qu’à agir ; lui qui dans l’attente de sa fin, et probablement du jugement divin, ploie sous le poids d’une existence malheureuse en nombre de points. Avec une mention spéciale à Estragon (Gogo) qui aura passé le plus clair de son temps accroupis si ce n’est à genoux. Postures infériorisantes donc à laquelle il faut ajouter l’absence de face-à-face véritable entre les personnages qui passent le plus clair de leur temps à se tourner le dos.
L’autre élément de qualification réside dans la scénographie avec en son cœur le fameux arbre cher à Beckett ! Le sentier ici épouse la couleur ocre de la terre de Yaoundé et fend la salle en deux, répartissant les spectateurs des deux côtés de la scène. Ce qui rend cette dernière exiguë à première vue et complique donc la mobilité de ses occupants. S’agissant de l’arbre, il est représenté par un poteau électrique d’où partent plusieurs fils enchevêtrés constitutifs sans doute de ce que Dieudonné Niangouna a appelé à la fin du spectacle le chaos. Solidement planté à l’une des quatre extrémités de la scène, il sert de support dans les moments de détresse et d’objet de questionnement existentiel l’essentiel du temps. C’est sans doute le point d’ancrage le plus important de la représentation. Le reste de la scène se compose de bric-à-brac au milieu duquel il faut trouver sa place et son chemin.

En troisième lieu et pour rester en phase avec l’ensemble, Ambara a choisi des costumes tout en haillons et nauséabonds, excepté celui de Pozzo. Un délabrement aux antipodes des valeurs que l’on a tendance, même et surtout ici à Yaoundé, à donner à l’accoutrement et tout le clinquant qui va souvent avec (chromes rutilants, luxe insolent et tutti quanti). En voyant les comédiens se débattre sous des accoutrements-fardeau, l’on a bien compris la vacuité de nos envies à miser sur la bonne mise malgré nos conditions de vie.

othniComment passer sous silence cette dualité colon-colonisé qui sourd du jeu des deux comédiens principaux ? Vladimir avec son casque colonial et sa couleur blanche de peau d’un côté, Estragon le bouffon et bête de l’autre. Un attelage suffisamment mis en exergue dans le paternalisme et la condescendance qui ont longtemps marqué les rapports coloniaux et postcoloniaux d’un continent pas encore libéré des pesanteurs qui empêchent sa marche en avant. En mettant en exergue ce rapport qu’il pourfend, il en a fait l’un des points de sa réappropriation d’un texte écrit à l’époque pour d’autres raisons.
Une réappropriation qui a réconcilié Ambara d’avec certains consommateurs du théâtre en son pays qui jusque-là avaient du mal à le suivre. Lui qui, il faut le souligner, furetait plus aux encablures des thèmes plus proches de la mythologie et donc plus difficiles par nature, et par son travail de laborantin acharné, à être digestes du plus grand nombre.
Avec cette création donc, Ambara ouvre une nouvelle fenêtre ou alors franchit une étape dans sa longue marche de l’exploration théâtrale. Une fenêtre à partir d’une demeure où sont prégnants les envies de placer le théâtre comme un art majeur dans un pays au passé plutôt riche de ce point de vue. Ce faisant, et c’est tout à son honneur, il n’a point fait de concession quant à son art théâtral avec des piliers comme la kinésie, nous l’avons dit, ou la participation libre du public, comédien complémentaire. En décembre, En attendant Godot sera de retour sur les planches du Cameroun (Yaoundé et Douala) et cristallisera sans doute des regards supplémentaires.
En attendant Godot de Samuel Beckett ; mise en scène de Martin Ambara ; avec François Ebouellé, Nabil Missoumi, Junior Esseba, Stéphane Alima et Edith Nana, Simon Renquin (régie), Nabil Boutros & Alioum Moussa (scénographie), 2h 10’

mosaiquesafrica.com

Share this

Réactions

Veuillez saisir votre contribution !
Veuillez saisir votre nom ici

+ 9 = 12