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C’est au carrefour Chop Farm que commence véritablement le retour vers les souterrains de notre passé ; de ce pan de notre passé qui écrit avec l’encre de la peine et du profit l’histoire de la décapitation de l’Afrique et de l’orgueil triomphant de l’Amérique moderne.

Pour ce retour, il s’agit de descendre… la mer ne collabore pas avec les hauteurs. Aujourd’hui nous descendons en voiture tout-terrain. Une bruine légère mais entêtée mouille la terre du chemin et la transforme en boue. Aujourd’hui nous roulons dans un 4×4 qui bondit allègrement, nous avons des chaussures de sécurité qui se moquent de la boue, nous avons des blocs-notes sur lesquelles nous relâcherons les mots et les impressions emprisonnées au fur et à mesure de notre avancée dans le labyrinthe du temps, nous avons des téléphones pour saisir tous ces symboles qui balbutient à peine le feu de ces cœurs qui ont traversé tant de déchirements.

Abandonnons la voiture 4×4, laissons-là à ses cahotements, quittons nos corps, et, avec l’étincelle pure de l’esprit, bondissons vers le passé. Soulevons le voile des siècles jusqu’au début du XVIIIème siècle ; en 1735 par là ; quand commença, ici chez les Dikolo de Bimbia, ce trafic exécrable de souffles humains. Ce qui est aujourd’hui une piste d’éléphant était sentier escarpé. Imaginons donc nos ancêtres, robustes, beaux, la poitrine bombée de vitalité et de colères domptées, les muscles saillants de santé et d’énergie. Les voilà qui descendent, enchaînés à la queue leu leu ou deux à deux, poussés vers l’avant à coups de crosse et de fouet, exténués, fronts baissés par les tumultes de la rage d’en découdre, insultés par ces migrants clandestins et sans papiers qui rougissent à chaque sourire du soleil et qui ne connaissent que le langage de la cupidité, de la félonie et de la brutalité. Si Socrate n’a pas pu les humaniser qui le pourrait ?

Ils descendent mes chers ancêtres, les pieds chaussés de cette boue compacte qui hélas est incapable de les retenir sur leurs terres. Sur leurs peaux, la sueur et la rosée ambiante se mélangent en un bain macabre qui marque le début d’un voyage sans espoir de retour. – Certains d’entre eux revinrent par les ports libériens mais ils ne revinrent qu’avec l’idée qu’ils sont supérieurs à ceux qui n’étaient pas partis : aïe ! Sacrifice, quand tu deviens suicide. Aïe ! Mais revenons à nos ancêtres. Ils brûlent de l’intérieur d’un feu dévastateur, si dévastateur que les oiseaux du chemin se taisent, que les serpents se figent, que les horizons semblent s’écrouler.

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La voiture est maintenant arrivée à destination et l’étincelle de l’esprit, partie en voyage dans les caves de l’histoire, a retrouvé la case du corps. Bimbia ! Nous sommes maintenant au vieux port d’esclaves de Bimbia. Bimbia, nous voici revenus ; nous les descendants de ceux qui n’étaient pas partis. Nous sommes venus faire les funérailles de cette douleur cruelle que tu portes au creux de tes entrailles.

Une barrière est en train d’être érigée autour de ce site. Deux maçons luttent contre le vent ; essayant de sauver leur déjeuner de riz sauté qui peine à cuire à cause des vents défavorables. Une moto chargée de deux personnes et de provisions achetées au centre-ville de Limbe trace son sillage à travers les flaques d’eau et les mottes de boue. La bruine continue. On sent la proximité de la mer ; le feuillage des arbres semble ne parler que de ça. A quelques mètres de là, les roucoulements d’un ruisselet se laissent écouter, décidés à nous accompagner dans cette quête de nous-mêmes. Nous continuons la descente et les mots de notre guide, qui est une jeune fille satisfaite de son boulot, fusent. Combien de fois descend-t-elle ainsi dans les boyaux de l’histoire ? Avec quoi ressort-elle et repart-elle à chaque fois ? Nous avons oublié son visage accueillant orné de ce sourire apprêté destiné aux touristes et aux demandeurs de mémoire. Nous avons vite oublié son jean bleu, ses chaussures basses noires, son t-shirt blanc marqué du sceau de la municipalité de Bimbia. Sa voix, qui tonne comme celle d’une maitresse de Maternelle dans le but de dominer tous les bruits de la nature, claque, monte, répète, insiste, s’arrête soudain comme si elle avait atteint la station du silence, reprend, répond aux questions…

Nous descendons toujours. Le ciel est invisible d’ici. Des arbres centenaires croisent leurs branches de façon à former une toiture naturelle. Des grappes de bambou participent à cette charpente gigantesque. Et cette voix du guide nous apprend que ces bambous n’existaient pas à l’époque des faits et n’ont commencé à jaillir du sol que dans un passé récent. Ces bambous sont serrés les uns près des autres. On dirait des cargaisons d’âmes ancestrales qui parlent à leur progéniture de leurs souffrances et de leurs combats. On dirait qu’une fois les corps partis pour découvrir et enrichir l’Amérique, les âmes ont pris pied pour refuser le déracinement, le départ… on dirait qu’elles sont revenues ici pour dire leur calvaire. On voit aussi des termitières éparpillées çà et là.

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bimbia-bFaisons un tour chez les Tikar de Bankim, de Mantem, de Magba ou de Mada, la plaine aux milliers de termitières. Là-bas, loin de Bimbia, la sagesse des légendes dit que les termitières sont les âmes des méchants personnages qui reviennent sur la terre afin de laver leurs forfaits avec ces abris faits à partir de la poussière de leurs ossements. Quelle ironie ! Le bourreau et la victime réunis par la nature. Les Portugais affairés et moralement insipides, les braves de Bimbia et d’ailleurs sont réunis là. Les âmes de nos pères semblent avoir pardonné, car elles, aujourd’hui bambous, couvrent de leur ombre les naines termitières, les protégeant à la fois des vents salés et de la fougue du soleil tout en leur susurrant qu’un jour le boomerang de la cupidité haineuse deviendra rouille. Certaines de ces termitières ressemblent à des visages masqués coiffés de chapeaux de protection contre le soleil.

La distance entre le portail d’entrée et la mer des départs est d’environ 1km. 1km de pas lourds étouffés par des épaisseurs et des épaisseurs de feuilles mortes qui revivent, en craquelant sourdement, sous notre procession funèbre et réconciliante. Le chemin n’est pas droit ; bien évidemment ! Un escalier qui monte ! Habituellement, l’escalier qui monte mène vers le grand air, la liberté, l’évasion. Mais ici c’est le seuil de la mer avaleuse et de l’enfer dévorant. Les vestiges d’une première case en brique ; case-prison. Le temps a tout démantelé ne laissant que ces poteaux qui les ont entendus hurler de douleur. Nos vaillants et divins ancêtres étaient enchaînés à ces piliers avant l’embarquement définitif. Certaines chaînes sont encore là, molles, comme si elles attendaient l’occasion de redire les souvenirs gravés dans leurs nœuds par toutes les émotions qui se croisaient ici. Lorsque l’esclavage fut décrété illégal et changea de forme, cette prison devint oil mill… l’huile de palme, le sang végétal remplace le sang humain… Comment les animaux regardaient-ils les hommes à cette époque ? Quels types de questions se posaient-ils à la vue de ce délire de la bêtise érigée en science ? Et puis, un autre bâtiment. Le fameux et infâme administrative block. Ici on administrait, ici on négociait, ici on vendait des colis humains, de la chair à cannes à sucre qui n’avait souvent pas la valeur des sous-vêtements sales et troués de ces pilleurs de ressources humaines. Aujourd’hui on enseigne à nos enfants que c’était un commerce équitable. Un être humain contre une gorgée de dry gin : équitable, ça ?

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Et pour terminer, un arbre tordu qui dresse triomphalement ses feuilles dans les airs, des blocs de pierre soigneusement taillés par la main de l’érosion, du sable, la mer, l’adieu aux terres. Le migrant clandestin évalue chaque jour, dans son bateau gigantesque pour lui mais exiguë pour ses marchandises humaines, la valeur de ses marchandises d’un genre rare et avale la salive à l’idée des bénéfices exorbitants qu’il en tirera. Mais ce n’est pas encore fini. Revenons à ce fameux commerce équitable. Mais pourquoi ces colis se révoltaient-ils ? En face, juste en face du quai, il y a Nichol Island. C’est une île à portée du regard humain. C’est une île de palétuviers si resserrés que l’air y manque. Les insectes doivent y avoir l’apparence des mammouths et leurs ronronnements doivent éclater comme des rugissements de lion. Impossible de s’évader, de retourner étreindre femmes, enfants, parents et amis laissés sur place. C’est là-bas qu’on enfermait les braves qui avaient le courage de défier les clandestins et de se révolter. Que peut-on retrouver là-bas comme traces de la misère, de la souffrance et de la mort ? Cette île est encore fermée aux visiteurs, faute de moyens d’accès. La jeune guide nous dit que la municipalité a l’intention d’acquérir un flying boat pour emmener les visiteurs jusqu’au bout de la mémoire…

Au loin, la mer se confond avec les nuages. Il faut maintenant tourner le dos à tout ceci après avoir lancé à la mer le caillou témoin de notre passage. Il faut remonter, remonter la pente de l’histoire qui nous mène maintenant vers le présent et ses nouvelles luttes, remonter pour lutter contre le nouvel esclavage ; l’esclavage mental savamment distillé par la propagande anti africaine qui se résume à cette phrase hautaine fort connue : «l’Afrique noire est mal partie». Nous remontons. Un dernier regard vers la plaque qui signale aux visiteurs que nous sommes au port esclavagiste de Bimbia et c’est un nouveau départ.

Source: mosaiquesafrica.com

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