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L’enfance et le jeu en Afrique

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Introduire un jeu c’est introduire la vie. Les jeux d’enfance constituent l’image par excellence de la vie. Car non seulement ils imprègnent l’imaginaire de l’enfant , mais aussi ils l’accompagnent dans son processus de croissance. Ainsi, l’enfant oublie qu’il grandit.

Il joue son environnement et l’assimile. Il s’en distancie pour l’abstraire dans les jeux. Il le reconstruit dans ses jeux. Les instruments utilisés et conçus et surtout les situations jouées lui imprègnent une vision du monde, de son monde, de sa vie et surtout de celle de sa communauté.

Quand un enfant joue, il reproduit la vie. En reproduisant la vie , il grandit. Quand  un enfant joue, il accède à une dimension de vie, il commande à une partie du destin de la société, à son propre destin. Ainsi, il transcende la réalité. Il découvre une dimension de l’être , de son être.

Mircea Eliade, dans ses imposants travaux sur les religions, rappelle d’ailleurs l’importance du jeu, en stipulant que chaque fois que l’on joue, l’on crée une liaison avec le cosmos (Histoire des croyances et des idées religieuses, Payot, Paris 198). On transcende les limites de la matière. On se dépasse. En se dépassant, on transcende les frontières de la routine ,on découvre les lois auxquelles on est contraint d’obéir.

Dans cette optique, ne pas jouer équivaut à ne pas grandir. C’est dans le jeu et par ce dernier que se distillent les points cardinaux de l’existence, le paroxysme de la croissance de l’enfant, de la communauté, de toute la société. Qui ne joue pas meurt. Une société qui ne sait pas jouer se meurt.  Dans son livre, L’enfant dans la pensée traditionnelle de l’Afrique noire, P. Erny décrit le jeu comme un rapport avec une force au-delà du réel :

Le jeu comme toute autre activité, visé lui aussi la réalité cachée ; il est facilement ambivalent , portant d’une part sur l’exercice ludique et sa réussite , mais en ritualisant en même temps pour s’affirmer dans l’ordre invisible où se joue la réussite véritable pour toute chose.

Mais au-delà de ce symbolisme premier, le rôle de l’enfant dans le jeu effleure aussi le cosmique, l’abstrait. C’est ainsi que l’enfant participe dans les rôles définis et non dans une simple imitation des adultes, à un grand nombre d’activités humaines. Ainsi naît une affinité avec l’environnement permettant aux éléments du cosmos de commander aux actions de l’enfant, d’obéir aux lois séculaires de l’existence. L’enfant devient donc actif pour lui même, par le fait qu’il EST. Personne ne l’y oblige en lui achetant tel ou tel jouet ou même en lui construisant un. Cet aspect de l’auto-occupation est crucial dans le devenir de l’adulte de demain. Car le jeu est l’école africaine où la jeune pépinière de la société est initiée aux rouages de la vie communautaire. Et ce sans contraintes.

Dans cette perspective l’enfant ne joue pas juste pour être ludique. L’enfant voit dans le jeu un sérieux qui perce les duretés de l’existence que le jeune esprit ne perçoit pas encore. Erny rappelle :

Au sérieux inhérent à tout jeu d’enfant s’ajoute celui que donne la conscience de tenir un rôle , de remplir une fonction, dont les conséquences dépassent celles des jeux ordinaires.

Par le jeu de la parodie, l’enfant est introduit aux attitudes et aux actes de la vie culturelle. Il se fait remarquer. Il forge la culture, les liens et mémoires de la société. En jouant un rôle avec un sérieux que le jeune respecte, il forge les idées de la société, qui elle aussi le forge à son tour. Dans ces jeux, les esprits grandissent. La grandeur de la société provient de ses groupes de jeux qui se laissent couler dans les moules séculaires des jeux communautaires pour arriver à transcender les frontières culturelles de leur propre société.

Car c’est à la flexibilité culturelle que se mesure la grandeur et l’originalité d’une société humaine.

Erny rappelle à juste titre cette dimension transcendantale quand il tire des conclusions pédagogiques sur l’enfance dans la pensée traditionnelle africaine. Il dit en effet :

Cette dimension symbolique de l’univers africain permet de comprendre nombre de croyances et de gestes.Elle colore toute la réflexion traditionnelle , et l’ignore c’est rétrécir considérablement le champ de force dans lequel se situe l’enfant noir.

À travers le jeu, l’enfant est mis activement à contribution. Il apprend alors à porter le poids de la responsabilité commune et réelle. Il se voit intégré dans l’activité de toute la société. Ici, il ne s’agit point d’une implication de l’enfant au-delà de ses forces physiques, mais plutôt, il est respecté et impliqué selon ses forces et son discernement.

Dans le jeu il s’agit d’une philosophie et d’une vision holistique de l’existence. En impliquant l’enfant dans l’engrenage social, la communauté lui enseigne TACITEMENT, sans beaucoup de mots, les règles de la vie, le réseau de correspondances, de symboles, d’affinités et de rapprochements. L’enfant se familiarise avec les esprits de la société qui le prend au sérieux, car elle sait que l’enfant est l’adulte de demain, le pilier de la survie culturelle. Car une société qui n’éduque pas ses enfants ressemble à une société qui ne se reproduit pas biologiquement, et de telles sociétés sont vouées à l’extinction. Répondant à l’exigence de la survie, la société africaine aiguise le sens du discernement et de l’observation de  l’enfant, définissant les nouvelles liaisons. la société ne juge jamais l’enfant selon ses forces physiques mais selon son ingéniosité, sa perspicacité, son esprit d’observation. Et en lui se cristallise l’originalité et le sens de la communion avec son environnement.

Nous résumons avec Erny :

Tout cela explique que le petit africain ait en certains domaines un esprit singulièrement aiguisé surtout quand il s’agit d’intuition.Cela explique aussi cette impression de sécurité, de stabilité, de calme certitude que se donne souvent  l’enfant élevé en milieu traditionnel : son univers est stable ferme , tout y a une signification et une raison d’être , tout y est à sa place et l’aventure humaine suit des chemins bien jalonnés.

Au dernier chapitre du présent répertoire, nous reviendrons sur la paupérisation croissante des enfants quant à cette  intuition et cette intelligence, quand, confrontés à l’école occidentale, ils doivent tout abjurer et oublier, pour apprendre les dames, les échecs, les jeux des cartes d’un lointain pays, où seuls les Gaulois, leurs lointains ancêtres vivaient (vivent?)! Cette déperdition culturelle est aussi le fondement des suicides des société africaines actuelles auxquelles le développement fou semble n’opposer qu’une mondialisation sans limite et le suicide de la diversité culturelle.

1.1 Jeux Tpuri

Chez les Tpuri, comme dans beaucoup de société africaines, les jeux couvrent tous les domaines de la vie. Pour les enfants, la vie se joue. La réelle vie se reflète dans les jeux. Du judicieux esprit mathématique à l’humour le plus parfait, de la culture physique au raisonnement subtil le plus complet, de l’imitation sournoise aux blessures sanglantes, le jeu est pluridisciplinaire et multiple. Il est multiforme et embrasse tous les âges.

Le jeu est l’image de la vie la plus complète.

Tel un miroir , le jeu couvre tous les stades de la vie. On joue avec le nourrisson comme on joue avec la grand-mère. Les jeunes enfants s’occupent des plus jeunes en les intégrant dans leur jeu. Pendant le jeu, ils s’oublient eux mêmes. Il  faut définir ici ce que nous entendons par jeu. Le LAROUSSE 1993 dit :

Activité physique ou intellectuelle non imposée et gratuite, à laquelle on s’adonne pour se divertir, en tirer un plaisair.

Prenant cette définition à la lettre , on est loin de trouver dans les villes à l’accroissement cancéreux des jeux dignes de cette désignation.

Car ce jeu, selon nous, est d’abord la recherche du beau, du sublime, de la profondeur de soi, de sa société qui aboutit à la création d’objets, à l’exercice corporel ou intellectuel. Dans la profonde Afrique qui est restée cachée dans quelques rare fond  de village, l’on retrouve encore cette profondeur du jeu. L’on distingue diverses sortes de jeux. Parfois le nombre de joueurs qui y participent est important. Il y a : les jeux de société et les jeux à caractère solitaire. Mais, on peut aussi faire une distinction temporaire entre les jeux diurnes et les jeux  nocturnes. Naturellement dans les villages, il n’y a pas de séparation clinique. les jeux diurnes ou nocturnes sont aussi bien collectifs que solitaires.

La distinction faite ici relève plus d’un souci d’inventorisation que d’une catégorisation sociale fondée.

1.2 Jeux de société

Le jeu collectif est celui qui regroupe plusieurs joueurs qui travaillent soit de concert pour la réalisation d’un but commun ou qui jouent les uns contre les autres pour atteindre un but fixé, inhérent au système de jeu ou fixé de commun accord. Ces jeux peuvent être individuels. Seulement pour atteindre l’effet de divertissent, les participants jouent à tour de rôle. Là, naissent un effet de collectivité, un halo de bonheur. Les individualités se renient pour céer un collectif. Les enfants transcendent leurs différences pour le bonheur collectif, l’esprit communautaire. En voulant un plaisir individuel, ils se créent un bonheur collectif.

Généralement, les jeux de collectivité comprennent tous les jeux à pions (ngãy sous toutes ses formes, seege, durgi, cegawge). Aussi faut -il y ajouter les jeux où le succès est plus collectif qu’individuel.

La majorité des jeux de société est pratiquée par des filles. Cependant, on retrouvera aussi des jeux comme le tum-tum qui unissent aussi bien les filles que les garçons.

Pour le jeu de société , les enfants se retrouvent dans des compétitions de course, de jets de pierre, de cueillette, etc. Tous participent pour le bonheur du groupe. Mais aussi, il se crée une identification avec les autres, un esprit de tolérance envers les autres, d’appartenance à une communauté. Par le groupe et avec le groupe, l’enfant grandit . Il apprend. Il s’apprend. Il tolère.

1.3 Jeux à caractère solitaire

Même si on ne peut pas le caractériser par son individualité et son sens plus aigu de la créativité, le jeu à caractère solitaire est le plus souvent sujet à une intelligence accrue. Que ce soit le dundulun où la jeune fille chante et joue à la mélodie de son poème, ou la construction de maisons ou de voitures à partir des tiges de mil, le jeu à caractère solitaire repose sur le génie inventeur du joueur. Une forte créativité est requise. C’est aussi ici que la forme la plus sublime du jeu est atteinte. En effet, la jeune crée à partir du don divin que l’Être Suprême a planté en elle. Le joueur ne fait que reproduire ce que fait son âme, l’âme de sa société.

Les jeux à caractère solitaire font souvent aussi l’objet de projet commun où l’esprit de collectivité est souligné. Un groupe peut jouer au dundulun à tour de rôle, en utilisant le même instrument. Ici une forte représentation masculine est notoire.

En dépit de cette catégorisation, on peut affirmer que le jeu unit les deux groupes au-delà de leurs occupations. Car on remarquera une forte tendance à spécialiser les filles dans les tâches ménagères, à l’aide de la mère. Les garçons aideront le père dans les activités d’étable, tressage des cordes, des nattes, construction des cases, etc… Quand par le jeu, les deux groupes s’unissent, chacun apportera de son habilité. À l’unisson et au diapason du cœur collectif, tous s’aident à grandir. Le puzzle de la vie se complète par les différents éléments qu’apportent chacun et chaque groupe.

1.4 Jeux diurnes

Les jeux diurnes respectent une certaine division des enfants selon le sexe. Même si cette séparation n’est pas typique, on remarquera, en traversant les villages, des groupes d’enfants divisés en garçons et filles. Ces dernières se regrouperont pour jouer à maman dans la cuisine, au cegawge ngãy, etc… Les garçons, par contre, se livrent à la construction des jouets comme les cerceaux, les maisons, jeu de toupie, etc. Cependant aucun village ne se permettrait une ségrégation des enfants. Il n’existe dans aucun village Tpuri une discrimination entre les deux sexes, à l’état d’enfance.

Car chaque vrai village de la profonde Afrique sait que la dichotomie des sexes est une nécessité divine, une complémentarité sans laquelle la vie est impossible.

1.5 Jeux nocturnes

Depuis les temps immémoriaux, le clair de lune a fasciné les hommes et leurs sociétés. L’atterrissage sur la lune ( alunage) n’est qu’un acte de cette adulation. À côté du respect devant le mystère nocturne, et ce depuis la nuit des temps, l’homme cherche à dompter la nuit. Par exemple, dans la profonde Afrique, la nuit est maîtrisée par les chants polyphoniques. On lui parle, on la dompte on l’adule on la respecte. À son tour, elle se plie. Elle répond. Elle se laisse dompter.
Comme pour lutter contre l’hostilité de la nuit, les jeux nocturnes sont tous collectifs. Ils sont aussi les plus beaux, les plus profonds. Elles ont un fond mystique.  Quand aux chants, aux récitals, ils sont très polyphoniques.
Car la polyphonie est le coeur de la vraie Afrique. La polyphonie est le filet qui crée l’harmonie, la communion non seulement entre les hommes mais aussi entre l’homme et le cosmos.
Les jeux nocturnes unissent mâles et femelles. Dans la séparation des groupes sociaux en garçons et filles, on ne distingue pas la spécificité diurne. Est-ce parce que le proverbe dit que la nuit cache l’éléphant? Car dans les groupes de jeu nocturne, on ne remarquera pas cette division. Que ce soit une séance de conte, de tum-tum, de cache-cache, de chants, on ne retrouve pas de spécificité masculine ou féminine. Tous y participent, tous y apportent de leur mieux, de leur créativité. Tous vainquent la nuit. En lui commandant par les mots. Par les jeux.

1.6 Jeux à la limite du travail

Dans les villages, il y a des activités qui ne sont ni jeux ni travail à proprement parler. Ce sont des activités soit de chasse soit de cueillette. Leurs fruits s’ajoutent comme une goutte d’urine dans le revenu familial. Par les adultes il n’est pas cependant considéré comme travail.
Ces jeux constituent le pont entre la petite enfance et l’initiation à la vie d’adulte. L’enfant joue encore avec ses frères et soeurs, mais il a déjà accès à la société adulte, à laquelle il apporte de temps en temps un revenu quelconque.
C’est ici que ressort l’importance capitale du jeu dans la vie de l’enfant africain. Il quitte lentement les rouages de l’enfance et s’enfonce dans les profondeurs de la dureté de la vie adulte – sous l’oeil attentif des adultes et protecteur de la société. Enfin, il se responsabilise.
Même si les jeux constituent un domaine préféré des enfants, on retrouve ici et là une participation active des adultes. Certains jeux ne sont qu’interprétés ou imités approximativement par les enfants : il s’agit ici des  seege  ngãy et du durgi põõ. D’autres sont dirigés par des adultes (tum-tum). Bref, l’implication des adultes dans le jeu est présente. Comment en serait-il autrement si le jeu est la réponse à la créativité, une voie pour l’enfant de devenir adulte ? Car ce n’est pas  en entendant que ces enfants grandissent que l’on leur inculquera le sens de la vie .
Le jeu et le travail constituent-ils une fausse dichotomie ? La définition du travail ne doit-elle pas être revue ? Basé sur le principe d’une récompense pour une œuvre accomplie, le travail ne répond plus aux exigences d’un monde où la notion même de travail rémunéré semble perverse ? Car il ne s’agit plus de travailler mais de savoir ”jouer le travail” pour survivre.
Au troisième millénaire , osons le prophétiser, il n’ y aura plus de travail.
Car aujourd’hui déjà, au gré d’une mondialisation polymorphe, la notion de travail générant un revenu et lié à un lieu donnée tend à disparaître . On travaille à des milliers de kilomètres pour en savourer les fruits à mille autres lieues.
Le citadin ne devrait-il pas, maintenant déjà, retourner vers les jeux pour se sentir vivre ? Ne devrait-il pas repartir vers la profondeur de ce qu’incarnent les jeux pour ressentir la vie circuler dans ses veines ?

Il en est grand temps.

DADAÏ KOLYANG
KOLYANG DINA TAÏWE
Extrait du Livre “Na Jo? Harge – Les Jeux Tpuri”, pp. 7-14