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Des méprises

Le monothéisme est souvent présenté comme la religion de l’amour. N’est-il pas écrit dans la Bible : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Et Moïse n’a-t-il pas reçu de Iahvé, son dieu, dix commandements gravés sur deux tables de pierre, dont le plus célèbre prescrit : « Tu ne tueras pas » ?
À regarder cependant ces phrases de près, dans leur langue originale, l’hébreu, et en les replaçant dans leur contexte, force est de constater qu’elles disent autre chose que ce qu’on leur fait dire. Par exemple, le terme hébreu réa, traduit par « prochain », ne désigne pas la personne humaine en général, autrui, mais le compagnon.

Dans le passage même où cette loi est exprimée (Lévitique 19, 17-18), réa a pour synonymes amit, « compatriote, membre de ton peuple », et ah, « frère ».
De surcroît, le verbe traduit par « aimer » n’a pas ici la charge affective que nous lui donnons, il n’est que le contraire de « haïr ».

D’ailleurs, ce commandement ne fait que reprendre, sous une forme positive, le commandement négatif qui était formulé au verset précédent : « Tu ne haïras pas ton frère ». Cet effet de redondance est courant dans la Bible. C’est dans cet éclairage qu’il faut comprendre aussi le fameux commandement « Tu ne tueras pas ». L’interdit a une portée restreinte : il affirme qu’il n’est pas permis de prendre la vie d’un frère hébreu, pas plus qu’il n’est permis de prendre ses biens, qui sont énumérés dans le dernier des dix commandements : « Sa femme, sa maison, son champ, son serviteur, sa servante, son bœuf, son âne » (Deutéronome 5, 21).

Ce dernier interdit est ramassé plus haut dans une formule lapidaire : « Tu ne voleras pas » (verset 19), qui fait pendant au « Tu ne tueras pas » énoncé au verset 17.
Les deux prescriptions sont coordonnées : la vie est le bien le plus précieux que possède un homme, d’autant plus précieux que, pour les auteurs de la Bible, il n’y a pas de vie après la mort.

Il ne s’agit pas, avec ces préceptes, de jeter les bases d’une morale universelle qui serait à l’origine des droits de l’homme, mais d’établir des règles de conduite entre Hébreux, afin d’assurer la cohésion et l’unité nécessaires au peuple pour sa survie (1).

La prise en compte de la Bible dans sa totalité confirme ces déductions : il est interdit de voler ses compatriotes mais, avant de quitter l’Égypte sous la conduite de Moïse, les Hébreux ont reçu de Iahvé l’ordre d’emprunter à leurs voisins égyptiens des objets d’or et d’argent, sans intention de les rendre (Exode 11, 2). « Ils dépouillèrent ainsi les Égyptiens », dit la Bible (Exode 12, 36), le texte ne manifestant aucun embarras, pas le moindre remords. C’est sans plus de scrupules que les Cananéens sont spoliés.

Iahvé t’a offert, dit Moïse au peuple, « un pays aux villes grandes et belles que tu n’as pas bâties, aux maisons pleines de tout bien que tu n’as pas remplies, aux puits que tu n’as pas creusés, aux vignes et aux oliviers que tu n’as pas plantés, mais dont tu mangeras et seras rassasié » (Deutéronome 6, 10-11). Le commandement « Tu ne voleras pas » s’avère ainsi bien circonscrit ! Or, il en est de même pour l’interdit « Tu ne tueras pas ». C’est sur l’ordre de Iahvé, donné à Moïse et transmis au peuple par ce prophète, que les conquérants de la Terre promise ont massacré tous les habitants de trente cités cananéennes, sans épargner les vieillards, les femmes, les enfants, ni même les animaux qui vivaient avec eux (Josué 6, 21).

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Le commandement de donner la mort

Ce devoir imposé aux Hébreux par le dieu qui a dit par ailleurs « Tu ne tueras pas » ne s’applique pas seulement aux non-Hébreux dont il faut occuper le territoire ; il peut concerner aussi des Hébreux qui apparaissent comme des adversaires de l’intérieur.
L’épisode du veau d’or (Exode 32) en fournit l’illustration. Moïse descend de la montagne où il a passé quarante jours et quarante nuits en tête à tête avec Iahvé.

Il porte dans ses bras deux tablettes de pierre où le dieu a écrit « de son doigt » dix commandements. Parvenu au camp des Hébreux, il constate que le peuple a façonné en son absence un « veau » (il faudrait plutôt traduire « un petit taureau ») recouvert d’une pellicule d’or. Ce culte déviant le rend furieux. Certes, le taureau représente le dieu national – Aaron a dit devant lui : « Demain, fête pour Iahvé ! » (Exode 32, 5) –, mais il est interdit de figurer le dieu comme le font les autres peuples. Moïse jette alors les tablettes à terre, fait réduire en poussière la sculpture et fait avaler au peuple cette poudre versée dans de l’eau.

Il aurait pu s’en tenir là, les hommes avaient absorbé le péché qu’ils avaient commis. Mais il fait un pas de plus. Il dit aux membres de sa tribu : « Ainsi a parlé Iahvé, le dieu d’Israël » (Exode 32, 27), et il leur ordonne de passer au fil de l’épée les coupables.

Trois mille Hébreux tombent ainsi sous les coups de leurs compatriotes conduits par Moïse, le même homme qui peu auparavant portait des tablettes de pierre où le même dieu avait écrit : « Tu ne tueras pas ».

Cet épisode est à l’évidence mythique. Non moins que la conquête de Canaan et tout autant que Moïse lui-même. Se demander ce qu’ils peuvent avoir d’historique présente peu d’intérêt. Il n’est pas exclu, par exemple, que les Hébreux aient eu dans un passé lointain un chef charismatique nommé Moïse, comme les Grecs ont pu avoir un guerrier particulièrement valeureux nommé Achille ; mais le héros de la Bible et le héros de l’Iliade sont des personnages de fiction.

En revanche, l’invention de Moïse, du veau d’or et des massacres de Canaan sont révélateurs de la mentalité des hommes qui ont conçu ces récits et se sont donné cette divinité nationale. Dans la vie réelle du peuple, le devoir de tuer au nom de Iahvé a pris une forme juridique, la peine de mort, qui était infligée pour toutes sortes d’infractions à la loi de Moïse, de l’homosexualité à la violation du shabbat.

La Bible raconte que les prêtres et les scribes du roi Josias ont découvert par hasard, lors de travaux de restauration du Temple de Jérusalem, des rouleaux qu’ils appellent « le livre de la Loi » (2 Rois 22, 8) ou « le livre de l’alliance » (2 Rois 23, 2), attribués à un certain Moïse, inconnu des prophètes historiques du siècle précédent, dont l’enseignement était seulement oral. Moïse aurait mis par écrit des commandements reçus de la bouche même de Iahvé, ce pourquoi on appelle également ce texte « le livre de la Loi de Moïse » (2 Rois 14,6), et son contenu « la Loi de Moïse » (2 Rois 23, 25). C’est le début du travail d’écriture qui produira la Bible, livre sacré des Hébreux. Mais Moïse n’a pu écrire lui-même ce texte car à l’époque où il aurait vécu, le XIIIe siècle avant notre ère, l’hébreu ne s’écrivait pas.

Une violence inéluctable

Pourquoi la violence extrême était-elle jugée nécessaire, plutôt que d’autres sanctions qui ne seraient pas irréversibles ? Pourquoi Moïse n’a-t-il pas choisi de convaincre de leur erreur les adorateurs du veau d’or, pour obtenir leur repentir, d’autant qu’ils n’avaient commis aucune violence ? Pourquoi les Hébreux ne se sont-ils pas contentés de vassaliser, voire de réduire en esclavage les Cananéens vaincus ? Je ne vois qu’une explication : l’impossibilité d’envisager des paliers intermédiaires, et par conséquent des compromis, entre le bien et le mal (2) pour que s’accomplisse la volonté du dieu.

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Les Hébreux ont mis en place, vers la fin du VIIe siècle avant notre ère, avec la réforme du roi Josias et la promotion de Moïse, qui a servi de garant au roi, une religion nationale exclusiviste qui enjoint de ne vénérer qu’un dieu, Iahvé, le dieu qui a conclu une alliance avec les ancêtres, et d’exclure du culte les autres dieux, non pas parce qu’ils n’existent pas, mais parce que ce sont les dieux des autres peuples. Pour que notre dieu nous mette à la tête des nations, conformément à sa promesse, nous devons être envers lui d’une fidélité absolue, car c’est un dieu « jaloux ». Tel est le sens explicite de la réforme. Quand Iahvé a été présenté plus tard comme le créateur de l’univers et de l’homme, le respect de ses commandements est devenu plus impératif encore. Leur transgression a été perçue comme un désordre introduit dans l’ordre voulu par le Créateur.

Et le moyen qui a paru le plus simple et le plus efficace pour annuler ces désordres a été de supprimer les personnes qui en étaient responsables. Les Hébreux se considéraient comme « un peuple qui demeure à part et qui n’est pas compté parmi les nations » (Nombres 23, 9). Leur dieu devait être mis, lui aussi, à part des autres dieux. D’où l’interdit de fréquenter des étrangers vénérant d’autres dieux, de se marier avec eux ou de partager leurs repas (3). Ainsi s’est instaurée une idéologie de séparation ethnique et divine qui s’est traduite par une politique d’auto-ségrégation.

Quand les Juifs ont adopté le dogme qu’il n’existe qu’un Dieu, au cours du IV e siècle avant notre ère, pour des raisons où l’histoire a joué, à mon sens, un rôle capital (4), le monothéisme juif n’a pas remis en cause la structure de la religion antérieure, perçue toujours comme un idéal : un seul dieu à vénérer, une seule vérité, un seul bien, une doctrine unique et un seul chef, politique, militaire et religieux à la fois (là joue à plein le mythe de Moïse) pour les défendre contre des ennemis de l’extérieur — les Cananéens —, ou des ennemis de l’intérieur — les adorateurs du veau d’or — en ayant recours à une violence légitime parce que cautionnée par une divinité (Iahvé ou Dieu) qui n’a pas de concurrents (5). Cette idéologie a perduré, avec des variantes, dans les régions du monde devenues chrétiennes, musulmanes ou juives. Elle est à la source des massacres collectifs qui se pratiquent sous nos yeux chaque jour, sans faire d’exception pour les femmes ou pour les enfants. Et c’est entre les adeptes des trois religions monothéistes que le conflit est le plus ouvert. Dans la logique même du monothéisme, il ne peut, en effet, y avoir qu’une manière unique de vénérer le Dieu unique. Pour chacune des trois versions, les deux autres sont donc nécessairement des hérésies.

Quand les Juifs ont adopté le dogme qu’il n’existe qu’un Dieu, au cours du IV e siècle
avant notre ère, pour des raisons où l’histoire a joué, à mon sens, un rôle capital, le monothéisme juif n’a pas remis en cause la structure de la religion antérieure, perçue toujours comme un idéal : un seul dieu à vénérer, une seule vérité, un seul bien, une doctrine unique et un seul chef, politique, militaire et religieux à la fois.

NOTES —————————

(1) Voir mon livre La Loi de Moïse, Paris, De Fallois, 2003.
(2) Je renvoie à mes analyses de l’univers mental des Hébreux dans La Violence monothéiste, Paris, De Fallois, 2009.
(3) Dans le commandement que l’on traduit « Tu aimeras l’étranger comme toi-même » (Lévitique 19, 34), le mot hébreu guer désigne exclusivement l’étranger qui travaille pour des Hébreux. Dans la Bible, l’étranger véritable, celui qui constitue un danger pour l’identité hébraïque, est nommé nokri.
(4) Voir mon livre L’Invention du monothéisme, Paris, De Fallois, 2002.
(5) Dans La Violence monothéiste, j’ai comparé le monde juif et le monde grec de la même époque (chapitre « Le modèle grec », suivi de « Parallèle entre Athènes et Jérusalem ») en montrant que la pluralité des dieux va de pair avec la pluralité des points de vue et des valeurs, qu’elle induit le sens du relatif et incline à la tolérance. La Grèce a connu des violences, comme toute société humaine, mais il n’y a jamais eu chez elle de conflit entrepris au nom d’un dieu ni de guerres de religion.

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Jean Soler
Tribune Libre, Religions et Histoire n°48, pages 15-17.

Jean Soler est agrégé de lettres classiques, historien et philosophe spécialisé dans l’étude des monothéismes, il a partagé sa carrière entre la diplomatie (il a notamment été conseiller culturel à l’ambassade de France en Israël) et la rédaction d’ouvrages explorant les origines et les spécificités des monothéismes, notamment leur rapport à la violence.

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