Hannah Arendt
Hannah Arendt
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Le livre que j’ai sur ma table de chevet en ce moment est celui d’une penseuse qui m’a beaucoup façonné, et dont j’ai lu et relu les livres tant de fois et à chaque fois, c’est la même émotion, le même plaisir. Il s’appelle « La crise de la culture » publié en 1961 par Hannah Arendt. Un autre livre que j’adore de cette Grande dame s’appelle : « Condition de l’homme moderne », publié en 1958. Avant de vous parler de sa pensée et de ces 2 livres qui font partie de mes préférés, un mot sur l’auteur.

Hannah Arendt (1906-1975) est une penseuse d’origine allemande, naturalisée américaine. Ses ouvrages sont aujourd’hui enseignés dans les facultés de sciences politiques et de sociologie du monde entier.

Dès l’âge de 14 ans la découverte “la critique de la raison pure” de Emmanuel Kant qu’elle dévore en une seule journée va transformer à jamais sa perception de la vie et ses passions qui vont suivre. Elle va ainsi chercher à tout lire des penseurs de l’antiquité et pour bien le faire, il faut parler grec et latin. Ce qu’elle fait avec brio. A tel point qu’à l’âge de 16 ans elle crée son premier club de de lecture et de recherche sur la littérature antique. A 18 ans, elle passe son baccalauréat comme candidate libre et entre à l’Université où elle étudie philosophie, métaphysique et théologie.

En 1941 grâce à un faux visa, elle fuit l’Europe où les Juifs sont pourchassés de partout, pour les Etats-Unis, pour New-York. Ici elle connaitra 10 ans de galère, de misère. Elle passe des jours sans manger. Elle décide alors de se déplacer vers la région de Boston où il est plus facile de trouver les petits boulots. Ici, elle va vivre de ce qu’on appelle gentiment aujourd’hui de services à la personne. Il s’agit prosaïquement de faire le ménage chez les personnes plus fortunées. Cette expérience va bouleverser Hannah, ce qui va l’amener à s’intéresser tardivement à de nouvelles disciplines comme la Sociologie et la pensée Politique. Elle part de sa propre condition de vie personnelle pour écrire alors de petits éditoriaux qui sont publiés par différents journaux américains. Elle débute ensuite avec une carrière d’enseignante qui va l’amener dans les plus prestigieuses universités américaines, comme Princeton où elle devient en 1951, la première femme professeure dans cette université.

C’est l’ensemble de ces éditoriaux publiés précédemment dans les journaux américains comme The New Yorker qui sont regroupés dans le livre avec le titre original « Between Past and Future » qui sera ensuite converti en « La crise de la culture ».

Concept de l’histoire

Dès la première ligne de la préface, Hannah annonce les couleurs avec une citation du poète Réné Char qui dit : « notre héritage n’est précédé par aucun testament » et «moi je me sers où je peux ». Et c’est un très grand avantage de notre temps. Selon le poète, nous sommes donc entièrement libres d’utiliser où que nous le voulions les expériences et les pensées du passé.

Nous sommes libres de puiser à toutes les sources. Le fait qu’il n’existe pas de testament est dû au fait que le trésor qui est légué par nos prédécesseurs ne porte pas de nom, ni de valeur encore moins de l’indication du lieu où il se trouve. Elle écrit

Le testament qui dit à l’héritier ce qui sera légitimement sien, assigne un passé à l’avenir. Sans testament, ou sans tradition, qui choisit et nomme, qui transmet et conserve, qui indique où les trésors se trouvent, et quelle est leur valeur, il semble qu’aucune continuité dans le temps ne soit assignée et qu’il n’y ait, par conséquent, humainement parlant, ni passé, ni futur, mais seulement le devenir éternel du monde, et en lui, le cycle biologique des êtres vivants.

A la suite de cette citation de René Char, elle l’explique dans cette préface en prenant l’exemple sur les évènements de la Seconde Guerre mondiale en France : « L’effondrement de la France, évènement pour eux totalement inattendu, avait vidé, du jour au lendemain, la scène politique de leur pays, l’abandonnant à un guignols de coquins ou d’imbéciles ».

Pour Hannah, le vrai héritage se trouve dans la capacité de conscience des évènements, dans la pensée, dans le questionnement. Il n’existe pas d’histoire, sans la conscience de questionner, médité de ceux qui sont chargés de raconter le souvenir. A ce sujet, peut-on parler d’une histoire africaine, si les historiens n’ont pas la capacité d’interpréter même sur le plan philosophique la signification de la violence de l’occupation coloniale ? Si les historiens africains n’ont pas la conscience de se questionner, de méditer sur la douleur même des victimes des déportations des êtres humains ?

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La pensée

Pour Hannah, tout ce qui se passe lorsqu’on pense est soumis à un examen critique. C’est-à-dire qu’il n’existe pas de pensée dangereuse pour le simple fait que d’y penser est en lui-même une entreprise dangereuse. Ne pas penser est encore plus dangereux, parce que le résultat de l’action humaine non précédée par la pensée est hautement risqué.

Hannah est contre la philosophie et les philosophes qui selon elle, font du boucan inutile, du bla-bla qui ne sert à personne. Elle va même jusqu’à affirmer que la philosophie n’existe pas. Elle dit que la pensée n’est utile à la société que si elle naît d’évènements et d’expériences vécus. La phrase dit exactement ceci :

Pour être confirmée dans mon identité, je dépends entièrement des autres (…) La pensée naît d’événements de l’expérience vécue et elle doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter. Aucune philosophie, aucune analyse, aucun aphorisme, aussi profonds qu’ils soient ne peuvent se comparer en intensité, en plénitude de sens, avec une histoire bien vécue et racontée.

En d’autres mots, c’est l’expérience qui sert de borne, de jalon à la pensée, c’est l’expérience qui sert de phare, de repère à l’évolution, au progrès de la pensée, d’orientation à celle-ci. Elle est pour cela influencée par son professeur et amant Heidegger qui murissait un certain mépris à la biographie de certains auteurs considérés comme des sommités alors que sur le plan de l’action et du concret, n’avaient rien inventé. Il dira à propos du philosophe grecque pour se moquer de lui : « Sa vie et sa pensée ? Il naquit, il vécut, il mourut ». Dans la lettre qu’il écrit à Hannah il affirme :

Fréquenter les paysans est plus intéressant pour un penseur que fréquenter les collègues à l’université.

Courage

Pour Hannah, la qualité majeure d’un penseur n’est pas l’intelligence, mais c’est son courage. Courage d’affronter le monde, courage d’aller contre le statu quo, courage d’aller contre la pensée unique, courage d’aller vers les autres cultures, courage d’affronter la diversité.

Natalité

La faculté humaine de natalité, du commencement, de rebondir sur les difficultés de la vie. C’est au moment où nous avons perdu toutes les balises, tous les repères qu’il nous est donné la chance d’un nouveau commencement. C’est lorsque nous avons touché le fond que notre intelligence doit voir en cela une chance, celle de renaître, celle de repartir avec un élan plus motivé. Pour Hannah, l’échec n’est pas en soi quelque chose de mauvais, de définitif si nous avons à notre service la pensée pour la convertir en naissance. Et lorsqu’on renaît sur la base d’une douleur, d’un échec, on a tous les avantages pour rebondir plus que les autres.

Ne pas penser est encore plus dangereux que penser.

Criminel

Hannah dit que nous sommes tous des criminels chaque fois qu’un être humain commet un crime, puisque cette personne appartient à l’espèce humaine, porte les mêmes gènes que nous tous. Et donc, ce qu’il vient de faire, chacun de nous peut le faire. C’est la théorie dite de la banalité du criminel. Puisqu’il est normal comme les autres. C’est un individu ordinaire et non le monstre qu’on voudrait. Nous avons la responsabilité d’appartenance à une espèce qui commet le mal. Elle n’excuse pas le criminel, mais elle nous invite à réfléchir sur notre responsabilité d’une espère humaine qui crée le mal. Ce mal n’est pas un objet, une nature et le criminel le monstre. Pour elle, le fait de vouloir exclure le criminel de l’humanité au motif qu’il est criminel, donc, qu’il est inhumain, c’est-à-dire indigne de vivre parmi nous est se mentir à soi-même. C’est l’artifice pour se détourner de la vraie question et éviter d’affronter la controverse de notre humanité criminelle.

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Près de 40 ans après sa mort, on peut lui donner raison en commentant l’actualité de ces jours des Etats-Unis d’Amérique, son pays d’où elle formule sa pensée.

Aujourd’hui, en 2013, que ce soit les bombes du marathon de Boston à la séquestration de Cleveland, les Américains cherchent et trouvent avant tout le monstre. Selon la pensée de soit à Boston qu’à Cleveland, il n’y a pas de monstre. Ces criminels sont des Américains normaux et ne sont que le thermomètre de la société américaine, la plus violente du monde. Les statistiques de ces 40 dernières années parlent clair : les USA avec seulement 5% de la population mondiale, concentrent les 80% des tueurs en série, plus de la moitié des prisonniers dans le monde. Vouloir à tout prix voir dans chaque criminel un monstre empêche de s’interroger sur ce thermomètre de la société. L’auteur des séquestrations des 3 femmes sera certainement exécuté. Mais cela n’aura pas répondu à la question qui fâche : pourquoi la société peut-elle générer un tel individu ? Si on ose cette question, on commence par voir qu’un homme qui séquestre 3 femmes pendant 10 ans est le reflet d’une société misogyne, avec une forte propension religieuse pour attribuer à la femme la seule fonction de faire des enfants et s’occuper de l’homme. C’est le thermomètre de notre humanité qui hait et méprise la femme, Ailleurs, ce sont les femmes qui sont tuées ou violées tout à fait impunément. Dans plusieurs pays même occidentaux il y a des lois qui protègent les violeurs ou les assassins des femmes, c’est le sacro-saint principe du « crime passionnel », ou en stipulant par exemple qu’une femme qui au moment des faits portait un pantalon Jeans ne peut pas accuser un homme de viol (Italie). Ces violeurs collectifs en Inde ou ces assassins de leurs épouses ou ex-épouses en Allemagne ou en Italie ne sont pas des monstres. Ils sont normaux, ils sont nous-mêmes. La preuve : les tribunaux savent être indulgents à leur égard, il suffit de demander 20 fois à la même fille de raconter à 20 fonctionnaires différents comment elle a été violée et les prochaines filles ne tenteront plus de déposer la plainte. Et donc, le malchanceux qui sera pris sera un homme tout à fait normal, mais qui sera tombé sur une femme qui a le courage d’affronter ce que James Brown a appelé dans l’une de ses chansons : « THIS IS THE MAN’S WORLD »

Démocratie

Hannah dit que c’est un leurre de vouloir classer les penseurs en libéraux et socialistes. Et que ce sont des schémas qui servent à créer une confusion dans laquelle on fait facilement passer pour vrai tous les mensonges possibles. Ainsi, la démocratie ne peut pas être un système juste où les gens vont voter, sont libres de parler, même pour ne rien dire, libre de prier ou ne pas prier. Pour Hannah, la démocratie devrait être juste capable de répondre à cette question :

Le peuple a-t-il la possibilité de “vouloir que ceci ou cela soit autrement” ?

Si tel n’est pas le cas, il n’y a pas de liberté, il n’y a pas de démocratie. Et d’où le constat amer que nulle part sur cette planète il n’existe un peuple qui soit capable de vouloir que quelque chose soit autrement et l’obtienne. Il y aura toujours des experts pour se succéder à la radio, à la télévision pour contribuer à orienter le peuple comme des moutons vers l’abattoir en lui expliquant pourquoi c’est dans son bien d’obéir et se taire.

Quelques citations de HANNAH ARENT

  1. “Les hommes normaux ne savent pas que tout est possible”.
  2. “La liberté d’opinion est une farce si l’information sur les faits n’est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l’objet du débat”
  3. “Dans la solitude, je suis “parmi moi-même”, en compagnie de moi-même, et donc deux-en-un, tandis que dans la désolation, je suis en vérité un seul, abandonné de tous les autres.”
  4. “Parce que le monde est fait par des mortels, il s’use; et parce que ses habitants changent continuellement, il court le risque de devenir mortel comme eux (…) Notre espoir réside toujours dans l’élément de nouveauté que chaque génération apporte avec elle.”
  5. “Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c’est-à-dire privés de la seule activité qui leur reste.”
  6. “Les plus grandes méchancetés de l’histoire sont commises par les hommes les plus insignifiants”.
  7. « La société de masse ne veut pas la culture mais les loisirs. »
  8. « Le tiers-monde n’est pas une réalité mais une idéologie. »
  9. “La société de masse est peut-être encore plus sérieuse, non en raison des masses elles-mêmes, mais parce que cette société est essentiellement une société de consommateurs, où le temps du loisir ne sert plus à se perfectionner ou à acquérir une meilleure position sociale, mais à consommer de plus en plus, à se divertir de plus en plus (…) Croire qu’une telle société deviendra plus “cultivée” avec le temps et le travail de l’éducation, est, je crois, une erreur fatale (…) l’attitude de la consommation, implique la ruine de tout ce à quoi elle touche.”
  10. « Si tu réussis à paraître devant les autres ce que tu souhaiterais être, c’est tout ce que peuvent exiger de toi les juges de ce monde. »
  11. “La pensée critique n’est possible que là où les points de vue de tous les autres sont ouverts à l’examen. C’est pourquoi la pensée critique, qui est pourtant une affaire solitaire, ne se coupe pas de « tous les autres ». Il poursuit assurément son chemin dans l’isolement, mais, par la force de l’imagination, il rend les autres présents et se meut ainsi dans un espace public potentiel, ouvert à tous les points de vue ; en d’autres termes, il adopte la position du citoyen du monde kantien. Penser avec une mentalité élargie veut dire qu’on exerce son imagination à aller en visite.”
  12. « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal. »
  13. « La pensée naît d’événements de l’expérience vécue et elle doit leur demeurer liée comme aux seuls guides propres à l’orienter. »
  14. « Ce qui séduisait l’élite, c’était l’extrémisme en tant que tel. »
  15. « Ce que voulait la populace, c’était d’accéder à l’histoire, même au prix de l’autodestruction.»
  16. « La principale caractéristique de l’homme de masse n’est pas la brutalité ou le retard mental, mais l’isolement et le manque de rapports sociaux normaux. »
  17. « Aimer la vie est facile quand vous êtes à l’étranger. Là où personne ne vous connaît, vous tenez votre vie entre vos mains, vous êtes maître de vous-mêmes plus qu’à n’importe quel moment. »
  18. « Le progrès et la catastrophe sont l’envers et le revers d’une même médaille. »
  19. « Toutes les choses qui doivent leur existence aux hommes, comme les œuvres, les actions et les mots, sont périssables, contaminées, pour ainsi dire, par la mortalité de leurs auteurs. »
  20. “le danger est qu’une telle société, éblouie par l’abondance de sa fécondité, prise dans le fonctionnement béat d’un processus sans fin, ne soit plus capable de reconnaître sa futilité.”
  21. “La tromperie n’entre jamais en conflit avec la raison, car les choses auraient pu se passer effectivement de la façon dont le menteur le prétend. Le mensonge est souvent plus plausible, plus tentant que la réalité, car le menteur possède le grand avantage de savoir d’avance ce que le public souhaite entendre ou s’attend à entendre.”
  22. « Sans les masses, le chef n’existe pas. »
  23. “connais-toi toi-même”
  24. “Pour le penseur, les mots justes trouvés au bon moment sont de l’action. »
  25. ” Le danger du préjugé consiste précisément en ce qu’il est à proprement parler toujours – c’est-à-dire de manière extraordinairement solide – ancré dans le passé, et c’est la raison pour laquelle non seulement il précède le jugement en l’entravant, mais encore il rend impossible à l’aide du jugement toute véritable expérience du présent. Si l’on veut détruire les préjugés, il faut toujours en premier lieu retrouver les jugements passés qu’ils recèlent en eux, c’est-à-dire en fait mettre en évidence leur teneur de vérité. “
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Jean Paul POUGALA
Dimanche 12/05/2013

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