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Mais il n’est pas inintéressant de s’attarder un instant sur l’évolution de la place occupée par la presse et du rôle que jouent les journalistes dans le débat politique.

De fait, l’image des journalistes et de la presse est de moins en moins bonne. L’indice de confiance ne cesse de s’affaiblir d’année en année. À cela évidemment de multiples raisons. La multiplication des sources d’information, et son corollaire, la perte d’audience de la presse écrite, traditionnellement référente, en sont une cause structurelle. La multiplication des chaines d’information sans doute aussi. Les journalistes, par réflexe d’autodéfense, mettront sans doute en avant une cause plus conjoncturelle: leur diabolisation par les politiques.

Sur ce plan tous ont apporté leur contribution. Nicolas Sarkozy le premier a su s’appuyer sur une dénonciation de la presse supposée post soixante-huitarde et bobo pour justifier ses propres dangereuses dérives identitaires ou sécuritaires, contre la « pensée dominante, la bien-pensance droitsdel’hommiste » disait-il. Les populistes, Marine Le Pen puis Mélenchon et ses insoumis, ont transformé ce qui était défiance en véritable discours de haine. Les journalistes étant réduits au rôle d’exécutants des basses œuvres de leurs actionnaires, les « médiacrates », et « oligarques », caste dirigeante honnie, imposant la défense de ses intérêts financiers au corps social, jusqu’à, comme on l’explique chez Mélenchon, choisir pour lui le président de la République conforme à ses intérêts. Et cela en réduisant « le peuple » au silence, pour provoquer la défaite de ses représentants directs, Marine Le Pen à un extrême bord, Mélenchon à l’autre. Jusqu’à François Fillon qui, pris dans la tourmente, tenta lui aussi de faire endosser par la presse qui l’avait mise en cause, la culpabilité de ses propres turpitudes.

Un régime de faveur pour le pouvoir?

A ce point, il faut quand même rétablir quelques vérités. Primo, si l’on se réfère aux campagnes électorales récentes, on constate que les populistes, qui se prétendent victimes de l’ostracisme des médias, du harcèlement des journalistes, en ont été plutôt bien souvent les coqueluches. Pas un jour pendant la campagne présidentielle sans une intervention radio ou télé de Florian Philippot, appelé à donner son avis sur tous les sujets. Et depuis les législatives, pas un matin sans intervention d’un député insoumis sur les radios. Jusqu’au recrutement de Raquel Garrido porte-parole de Jean-Luc Mélenchon, par C8, une chaîne du « grand oligarque médiacrate » Bolloré, pour y faire le show aux côtés de Thierry Ardisson! Non les grands médias ne boycottent pas les populistes de l’extrême-droite ou de la gauche anti-capitaliste. Ce serait même plutôt le contraire.

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Second constat, les médias qui sont sensés, par actionnaire interposé, être inféodés au pouvoir en place ne sont pas tous tendres pour ce dernier, loin s’en faut. La multiplication des articles, chroniques ou commentaires, tous types de presse confondus, sur les « affaires » Ferrand, Bayrou, Goulard, De Sarnez, Pénicaut… le démontre largement. De même que le traitement dont font l’objet les nouveaux députés de la République En Marche, dont la plupart des commentateurs ont décidé quelques heures après leur élection qu’ils étaient forcément inutiles, sans saveur, soumis à leur gourou, incapables de s’exprimer à l’Assemblée, quand leurs adversaires de la France Insoumise sont jugés si brillants par tous les observateurs… Enfin, chaque déclaration publique d’Emmanuel Macron, déclenche, à juste titre ou pas, une polémique dans les médias. Là aussi, on ne peut que faire ce constat: si les patrons qui sont détenteurs de la plupart des médias en France, sont, comme l’affirment Mélenchon ou Le Pen, favorables à Macron, on ne peut pas dire que cela se traduise par une indulgence coupable de l’ensemble de leurs journalistes pour le pouvoir en place. Et c’est évidemment tant mieux! Les journalistes français dans leur immense majorité restent indépendants, et cela ne nuit pas de le rappeler.

L’essentiel de la dérive qui se traduit par une décrédibilisation de la profession de journaliste réside sans doute ailleurs. Dans l’évolution même de l’exercice du métier. Depuis plusieurs années l’explosion numérique a eu un double effet sur la profession. Côté positif, elle a apporté de nouveaux outils qui bien utilisés, ont permis l’émergence du « facts-checking » systématique. Plus une intervention politique sans rubrique « Désintox » sur les médias. Aucun responsable ne peut plus affirmer de contre-vérités, sans être démenti dans la foulée par le travail de vérification des faits des journalistes… Ce qui n’empêche pas l’un ou l’autre de persévérer dans le mensonge, mais permet de maintenir une exigence de vérité dans le débat politique.

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Tyrannie de l’urgence et exigence polémique

Mais au delà des nouveaux outils formidables, la révolution numérique a eu quelques effets extrêmement pervers. Elle a d’abord changé le rapport au temps du journalisme, en faisant quasi-disparaître celui de la vérification. Tous n’y ont pas succombé, mais beaucoup ont été frappés. L’urgence de la publication, devenue tyrannie, avec l’avènement des médias d’infos en temps réel, et le développement d’internet, a mangé le temps du croisement des sources, de l’interpellation des mis en cause avant publication, de la mise en perspective des informations… La dictature de l’info brute a généré une dérive terrible. Il n’est plus rare d’entendre ou lire des journalistes rendre compte de rumeurs en précisant qu’elles ne sont pas vérifiées à l’heure de leur publication, voire parfois sans même le préciser. Pire, supputations et informations sont imbriquées, de façon à rendre le lecteur incapable de juger. Un exemple, lorsqu’un article de médiapart sur l’affaire Ferrand précise que si l’ex ministre, qui a revendu sa permanence de député au parti socialiste (factuel), avait à l’époque acquis la dite permanence au moyen de ses indemnité de députés (supputation), alors on pourrait dire qu’il y a détournement de fonds publics (accusation)… Honnête… le journaliste précise que pour l’instant il n’a pas pu le vérifier.

La deuxième dérive est celle de la confusion absolue de l’information et de son commentaire. Il fut une époque, pas si éloignée, où l’on apprenait dans les écoles de journalistes, à séparer les faits de leur commentaire. Cet enseignement basique semble bien oublié. Le commentaire est devenu roi. Omniprésent, jusque dans la titraille des journaux d’information tous médias confondus. Et du coup volent en éclat, présomption d’innocence, secret de l’instruction, droit de réponse, et autres archaïsmes…

Jusqu’à la confusion totale, avec l’apparition d’une nouvelle classe de journalistes, les polémistes patentés. Ils se multiplient de plateaux télé en émissions de radio pour délivrer leur commentaire définitif sur tout et n’importe quoi. Forts de la garantie qu’avec internet, une information chasse l’autre, et que le commentaire est donc sans danger. Qui se souvient de Franz Olivier Giesbert garantissant sur le ton docte de l’expert en journalisme à qui on ne la fait pas que l’affaire Fillon serait oubliée en quelques jours et Fillon élu haut la main? Pour ne pas être trop cruel, on évitera de multiplier les exemples, mais c’est bien là un fait majeur de l’époque: l’impunité du commentaire.

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Pire, s’est installée avec l’aide du réseau twitter une prime à la polémique. Plus le commentaire est polémique, donc excessif, injuste, calomniateur… plus il fait le buzz comme on dit. Là où une analyse élaborée, nuancée, argumentée, si elle est bonne, bénéficiera de quelques dizaines ou centaines de reprises sur le réseau social, un point de vue à l’emporte-pièce, assassin, outrancier, une « punchline » comme on dit en bon français, sera retweeté par plusieurs milliers d’internautes. Et ce rôle du réseau social est primordial. Car c’est là que se décrochent les nouvelles lettres de noblesse des journalistes.

A l’heure de la multiplication des chaines de télévision, où la production de programmes originaux, d’enquêtes et de reportages est devenue un luxe inabordable pour la plupart d’entre elles, c’est avec les plateaux garnis de polémistes que l’on fait le buzz, et donc le chiffre d’affaires publicitaires. Pour avoir de l’audimat, et donc de la publicité, il faut choquer, brusquer, secouer. Et donc des journalistes se spécialisent dans la fonction et écument les plateaux-radio-télé. En prenant garde à ne jamais laisser baisser leur coefficient de polémique, pour ne pas être remplacés par d’autres, plus doués qu’eux pour le buzz. Pas question ici d’être impartial, d’afficher son indépendance, son souci de la vérité… ces valeurs ne sont pas télévisuelles. Elles ne font pas entrer les ressources publicitaires. Et ce métier de journaliste-chroniqueur, finit pas se confondre avec celui d’animateur, en obéissant aux mêmes règles. Celles du marché publicitaire. Un Hanouna sans dérapages homophobes perdrait bien vite sa valeur marchande, de même qu’une Natacha Polony, un Eric Brunet ou une Françoise Degois qui soudain feraient une crise d’impartialité, de mesure ou de nuance.
Tout cela ne nous rapproche pas vraiment de la vérité.

Michel Lépinay

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