Photo du 11 Juillet, un ravin à Logbessou
Photo du 11 Juillet, un ravin à Logbessou. Credit photo: chateaunews.com
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Le quadragénaire Fulbert Takang passe désormais des nuits blanches. Un pan de sa concession a été détruit dans un éboulement mardi 10 juillet 2018. Un fossé de plus de vingt mètres s’est créé.

« La clôture de plus de sept mètres de hauteur qui entourait ma petite villa a été dévastée par la fureur de l’effondrement. Une partie de la maison s’est aussi engloutie dans la terre, lors de la forte pluie qui s’est abattue dans la ville de Douala la veille. Les portes et fenêtres de l’appartement où vivait mon frère cadet ont été arrachées. La vaste cour recouverte de pavés a été détruite et ma petite plantation qui se trouvait à l’arrière de la maison a été avalée par la dégradation rapide du ravin »,

se lamente-t-il. Le sinistré comptabilise les dégâts.

« J’estime ses pertes à plus de 2 000 000 de Francs CFA »,

ajoute le sieur Takam.

Désespoir

Il ne lui reste plus qu’une petite parcelle à l’extrême gauche de son domicile, qui peut à tout moment s’effondrer. Sur son visage, l’on peut lire le désespoir. Il ne sait plus à quel saint se vouer.

« Voilà les efforts de plus de vingt-cinq ans qui s’en vont dans la terre »,

Déclare-t-il, les larmes aux yeux. Aujourd’hui, Fulbert Takang est incapable de se déplacer sur ses deux jambes sans ses béquilles. Les bandes sur sa jambe gauche témoignent de la gravité de l’accident de la circulation qu’il a eu récemment à Mbanga. Assis sur une chaise en plastique disposée à un jet de pierre du site de l’éboulement, ce père d’une famille nombreuse, contemple les dégâts. Son domicile a été rasé au même moment que des dizaines d’autres hectares de terrain au village Logbessou, plus précisément au lieu-dit Soleil dans l’arrondissement de Douala 5ème.

Quartier « Dschang »

Autre lieu, le quartier Dschang. Tout semble calme. A première vue, le ravin de ce quartier dans le village Logbessou paraît inoffensif en l’absence des pluies. Dans ce secteur, des maisons sont perchées en altitude aux alentours du ravin.

« J’ai dépensé plus de 200 000 F CFA pour faire un mur de soutènement afin de pouvoir être épargné de l’évolution du ravin, même si ce n’est que pour une période »,

confie Agnès, en pointant du doigt son mûr détruit par l’avancée dudit ravin. Cette mère de cinq enfants, par ailleurs bailleresse d’une cité où vit environ dix locataires, habite ce quartier depuis plus de dix ans. Elle fait savoir que ses enfants, dont l’âge varie entre trois et sept ans, sont avisés en ce qui concerne les dangers qu’ils encourent s’ils s’approchent tout près du fossé. Flore Nkenfack, la voisine d’Agnès, dit s’être remise à Dieu. Tandis que Alice Penda, élève au lycée de Logpom, s’est tout simplement résignée.

« Nous avons peurs, c’est vrai, mais nous n’avons nulle part où aller ».

Danger

Pour ces riverains, vivre avec l’idée que le danger peut surgir à tout moment, est devenu une habitude quotidienne. Conscient du danger qui plane au quotidien, ces occupants ne comptent pas déménager.

« Je n’envisage pas un jour quitter d’ici. Car je n’ai nulle part où aller. Ça fait plus de dix ans que je vis ici. Nous allons continuer de rester malgré le risque d’effondrement »,

fait savoir Agnès. « Nous sommes déjà habitués à ce mode de vie, on ne peut que vivre avec », renchérit Eugénie Tchantchou.

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Peur

Face au danger, les populations multiplient les stratégies pour limiter la progression du ravin. Le ravin a été transformé en dépotoir d’ordures ménagères. Les bambous de Chine plantés le long du ravin couvrent plus 60 m² de superficie. Selon les habitants, ces bambous empêchent l’élargissement du ravin, dont l’apparition ne s’est pas fait du jour au lendemain. En effet, pendant la construction du château d’eau de la Cameroon Water Utilities (Camwater) par les Chinois, les eaux issues des travaux et des grandes pluies ont été canalisées dans le bas-fond, créant l’érosion sur son passage.

« C’est à ce moment-là que la petite rigole s’est transformée au fur et à mesure en ravin »,

raconte Eugénie Tchantchou, mère de quatre enfants. « En 2004, c’était une petite rivière. On allait souvent y puiser de l’eau. Dix ans plus tard, cet endroit est devenu un ravin géant d’environ six à sept mètres de profondeur »,

renchérit Agnès.

Ras-le-bol

A la vue des reporters, quelques riverains sont sortis exprimer leur ras-le-bol.

« Des familles ont perdu leurs maisons et leurs terres ici. Malheureusement, le gouvernement n’a jamais rien fait pour nous venir en aide. Il n’y a pas encore eu mort d’homme dans ce ravin, mais ça ne saurait tarder si rien n’est fait. Des enfants en bas âges sont déjà tombés plusieurs fois dans ce ravin »,

témoigne Eugénie, une autre habitante du quartier Dschang. Les populations craignent le danger permanent auquel ils sont confrontés au quotidien. Toutefois, ils interpellent les autorités administratives et traditionnelles à leur venir en aide avant qu’il ne soit trop tard.

« Lorsqu’il pleut, nous sommes parfois obligés de rester éveillés toute la nuit, de peur d’être surpris par un éventuel effondrement »,

regrette Agnès.

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Communiqué

Des premières mesures ont été prises par la Communauté Urbaine de Douala (CUD) pour empêcher l’évolution du ravin.

« On a déjà versé plus de cinquante camions de pierres dans ce ravin »,

affirme le conducteur d’un bulldozer à l’œuvre sur le site. Suite à l’éboulement qui a rasé le domicile de Fulbert Takang ainsi que des dizaines d’autres hectares de terrain au lieu-dit Soleil au village Logbessou, le délégué du gouvernement auprès de la Cud, Fritz Ntone Ntone, dans un communiqué rendu public mardi 11 juillet 2018, a sommé les habitants de quitter les lieux.

« Nous avons aussi suivi à la radio comme tout le monde. Nous qui sommes vraiment concernés par ce problème, nous n’avons pas encore été approchés par les autorités pour qu’on sache exactement quelles sont les mesures qui accompagnent ledit communiqué. Nous ne pouvons pas quitter, même si ça nous engloutis »,

répond Fulbert Takang.

Lettre collective

Les reporters ont appris que la Communauté urbaine de Douala avait été saisie par les habitants du quartier Logbessou sur l’état de dégradation de leurs lopins de terre causé par les eaux issues des travaux du bitumage de l’axe reliant Logbessou à Pk 14.

« Les travaux engagés sur le tronçon Bassong-Carrefour Pk14 créent d’énormes problèmes. A cet effet, nous avons informés le délégué du gouvernement du fait que nos maisons et terrains sont en danger à cause de la jonction des eaux venant des Carrefours Pk 14 et Logbessou. Elles ont été canalisées vers nous. Les drains ont été construits sur une courte distance et aujourd’hui, toutes nos maisons et terrains non aménagés sont exposées aux éboulements. Ceci est dû au fort courant d’eau drainée vers nous sans la construction des drains »,

tel est le contenu de la lettre collective envoyée le 20 juillet 2017 au délégué du gouvernement par les populations lors de la phase embryonnaire du ravin.

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Frustrations

Face à cet appel d’urgence des populations de ce secteur, Fritz Ntone Ntone a déployé une équipe sur le terrain pour s’enquérir des faits.

« Il a envoyé des éléments sur le site, mais ils n’ont rien fait »,

déclare Fulbert. Inquiets, le 05 mars 2018, les habitants ont de nouveau adressé une correspondance à Fritz Ntone Ntone. Ils ont déposé contre décharge une lettre portant la mention ‘’Menaces sur nos propriétés sises à Logbessou, à Douala 5ème’’.

« Les travaux de construction du drain n’étaient pas achevés. A ce jour, le pire est à nos portes. Nos propriétés jadis distant du drain de plus de cinquante mètres s’est si dangereusement rapprochée au point où, si rien n’est fait dans l’urgence, il n’existera plus de propriétés à cet endroit »,

lit-on dans la missive. L’inquiétude qui gagne les populations se mêle à la frustration grandissante. En attendant que leur appel trouve une oreille attentive, les populations de Logbessou continuent de vivre près du ravin, le cœur dans le ventre.



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