Lieu-dit Poste centrale à Yaoundé
Lieu-dit Poste centrale à Yaoundé. Credit photo: journalintegration.com
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«Chaque fois que se lèvera une année se terminant par le chiffre 9, sachez que le bâtiment qui enfanta du nom Poste centrale fête dix ans de plus». De son vivant, Jean-Baptiste Obama tenait pour vrai que l’un des plus grands carrefours de la capitale n’aurait pas pu mieux choisir son surnom qu’à partir de cet édifice construit en 1939.

« À l’époque, ce bâtiment était amarré au centre même de Yaoundé…C’était un endroit bien propre?!», affirmait le défunt, érudit des origines de la capitale. Si l’anecdote historique est toujours belle à entendre en 2019, il n’échappe à personne que le lieu évoqué fait gronder les puristes de l’urbanisme. «Un vrai charivari!», se désole le Pr Théophile Yimgaing Moyo, président de l’Ordre national des architectes-urbanistes du Cameroun.

Capharnaüm

Ce 17 avril 2019, c’est un sinueux mille voies où s’enchevêtrent commerçants, camions, taxis, minibus et piétons. Ce matin, dans leur lutte pour l’argent, propre ou sale, des dizaines d’hommes et de femmes, jeunes et moins jeunes, y mènent diverses activités. Les ambulants et les tabliers ne laissent aucun espace libre. Motivés par une réalisation de chiffres d’affaires hors taxe, les uns et les autres disent que leur unique capital, c’est «ici à la Poste centrale». Posés à même le sol, des étals fleurissent. Sur ceux-ci se bousculent des chaussures en vrac, des vêtements en pagaille, des fouillis de chargeurs de téléphones portables, des piles de vieux magazines, des boissons frelatées, des friandises et des médicaments souvent avariés. Sur les trottoirs et les parvis des édifices, toutes les dimensions marchandes et non marchandes de l’économie informelle s’entremêlent inextricablement. Une jeune femme comprend les nécessités de ce commerce de débrouille. «Ils sont bien obligés, pour subvenir à leurs besoins. Si le pays avait une meilleure politique d’accès à l’emploi, ce ne serait peut-être pas comme ça», prouve-t-elle.

Défiance

Alors, chaque jour la «Poste centrale» apparaît comme un verre grossissant à travers lequel se lit le contexte de transgression permanente qui imprègne le secteur depuis des lustres. «On sait qu’on est mal placé», confesse une vendeuse de cacahuètes, titulaire du BTS en économie sociale et familiale. Comme elle, beaucoup ont recours à une pratique déviante afin de se projeter un devenir social et professionnel normal, et dans le respect des lois. Inversement, ils mettent à profit leur expérience durable des études et de l’insertion sur le marché du travail légal dans la gestion de leur activité délictueuse.

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«Bah?! On laisse faire, car pour nous, la vente à la sauvette apparaît plus comme une activité d’appoint que comme un travail en soi», marmonne un policier. Tout au plus, il dit qu’il «sensibilise surtout aux heures de pointe». Avec du recul, on voit le même flic regardant le désordre avec un certain amusement. De temps à autre, il adresse des gestes amicaux aux vendeurs, pendant que son collègue signale l’arrivée imminente d’un cortège officiel. «Policiers et maires, tout ça, c’est pour vous», clame un jeune vendeur de glace. Sur le gazon qui jouxte la «Route du président», un gamin, le pantalon baissé, se cherche la veine dans la cuisse ou dans l’aine pour s’injecter une dose de drogue. Des policiers et gendarmes, il crie un véhément «aka!» (Tant pis).

Dans le ton premier comme celui du second, l’on devine qu’ici, les institutions porteuses de la citoyenneté se muent en autant de coquilles vides de contenu et de sens, pis encore en instruments supplémentaires de marginalisation.«Des béances qui trahissent l’absence d’intervention publique coordonnée» s’emporte Barthélemy Maledi. Aux yeux du géographe-urbaniste, «le tout donne une impression de patchwork incohérent, une impression d’apocalypse globale, une impression d’abandon par la puissance publique».Au quotidien, insalubrité, incivilités, trafics, confiscation de l’espace public, consommation d’alcool et de stupéfiants, vols à l’arraché… L’exaspération des usagers est à son comble. «Ici, les enfants de la rue piquent les portables, les pourboires, la bouffe dans les assiettes. C’est invivable», raconte une tenancière de «Tourne – dos».

Jean-René Meva’a Amougou

Défis et actions

Membres du gouvernement, autorités administratives et municipales font tout pour que l’endroit ne soit pas «?l’angle mort de l’autorité publique?».

Célestine Ketcha Courtès dit vouloir apporter son écot à la fin du désordre à la Poste centrale. En collaboration avec la Communauté urbaine de Yaoundé (CUY), la démarche de la ministre de l’Habitat et du Développement urbain (Mindhu) est tramée dans «la volonté citoyenne d’assainir la cité capitale». Selon le quotidien Cameroon Tribune du 18 avril 2019, un autre membre du gouvernement a sorti son écritoire pour les mêmes objectifs. Luc Magloire Mbarga Atangana a en effet publié récemment une note interdisant les commerces à l’esplanade commune aux ministères du Commerce, des Mines et du Tourisme. Selon nos informations, d’autres administrations publiques devraient suivre cet élan d’interdiction dans les prochains jours, dans le but de se conformer aux directives du Premier ministre, lors du conseil de cabinet du 29 mars dernier.

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Nouvelle approche

À la cellule de communication du Minhdu, on est conscient de la mise en œuvre, souvent laborieuse, de telles initiatives. Pour réduire la marge d’échec, cette fois, «Madame la ministre a intégré le projet dans une vision plus globale et intégrée de la ville. Alors, il n’est pas vrai de dire qu’il n’y a pas de solutions», assure-t-on. Dans le fond, «il s’agit du dépassement des anciennes approches sectorielles». À comprendre «évolution dans le mode d’élaboration des actions, dans le sens d’une plus grande transversalité des interventions». Selon des informations recoupées à bonne source, le Minhdu, avant le lancement de l’opération, a entrepris de revisiter l’organisation interne de sa politique, de réinterroger l’ensemble de ses partenariats traditionnels avec les autres collectivités locales, l’État, les organismes publics et privés, les associations.

À partir de là, Éric Bonjawo, chercheur en géographie économique à l’Université de Yaoundé, donne quelques indications. À l’en croire, seul un modèle renouvelé de l’action publique peut venir à bout du phénomène de désordre urbain. «L’enjeu, dit-il, consiste notamment à pouvoir intervenir plus en amont, c’est-à-dire sur les facteurs à l’origine des situations, afin de sortir d’une approche trop exclusivement “réparatrice” et positionnée sur le traitement curatif de l’urgence».

Au chapitre des réserves, un contexte budgétaire très contraint est à prendre en compte. Également, il y a l’ampleur de la tâche à accomplir face à la complexité du paysage institutionnel et au morcellement des responsabilités politiques.

Jean René Meva’a Amougou 

Dans le théâtre des flops

Chaque fois que des politiques volontaristes sont mises en place, il s’en suit une courbe en «U renversé»: au début, tout le monde s’enflamme, ça devient un mot à la mode et chaque ville se croit obligée de suivre la tendance. Puis très vite, le concept s’avère creux et vide de sens, l’enthousiasme retombe et on revient dans le giron des affaires courantes.

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Jusqu’ici, on ignore tout du sort réservé au projet de valorisation touristique et économique du Lac municipal de Yaoundé. Prévus pour démarrer au courant du premier semestre 2017, c’est le black-out sur les travaux, depuis le retrait de l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2019 au Cameroun.

Lancé en avril 2017, le projet «Grand Yaoundé» est en berne. Mvog-Ada, Mokolo et Briqueterie, les trois quartiers identifiés dans le cadre de ce plan directeur d’urbanisation de la ville, horizon 2020, n’ont véritablement pas subi une recomposition de leur tissu. Aux dernières nouvelles, l’initiative ne fait pas l’unanimité entre autochtones, propriétaires fonciers, toutes les personnes et administrations ayant des intérêts ou une autorité sur ces quartiers.

Le 27 juillet 2017 au marché Mokolo (Yaoundé II), le délégué du gouvernement auprès de la Communauté urbaine de Yaoundé, Gilbert Tsimi Evouna, entreprenait de recaser les commerçants ambulants à l’espace sauvette émergence. À ce jour, Mokolo reste un symbole du désordre.

Le 19 mars 2019, Jean-Claude Tsila, le préfet du Mfoundi, signait un arrêté créant un comité départemental de lutte contre le désordre urbain dans son unité de commandement. Sur le terrain, le tableau indique que cela ne suffit pas. Les éléments constitutifs de l’incivisme urbain (occupation abusive et anarchique des voies publiques, l’incivisme et le non-respect des règles de la circulation routière, les nuisances sonores et les tapages nocturnes, la pratique illégale de la médecine et la vente illicite des médicaments impropres à la consommation) n’ont pas disparu.

Que faut-il faire?? Serge-Aimé Bikoï, sociologue du développement, a son idée : «architectes, urbanistes, démographes, statisticiens, économistes, géographes, sociologues, etc. devraient, proposer des actions, mesures et stratégies dans le sens de redéfinir et de reconstruire, dans une globalité, ces métropoles, aujourd’hui déstructurées par les grands courants migratoires et les grands changements non contrôlés par l’État camerounais ».

Jean René Meva’a Amougou

Source : Intégration

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