Le sort des détenus, vu à travers un siècle de prison selon Foucault
Auteur de sciences humaines le plus cité au monde selon The Conversation, Foucault laisse surtout une manière de questionner ce qui semble aller de soi.
En bref
- Michel Foucault est né le 15 octobre 1926 ; selon The Conversation, il est l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde.
- Sa démarche critique consiste à repérer ce qu’il y a de contingent dans ce qui paraît nécessaire.
- La prison, présentée comme un progrès moral, illustre sa méthode dans Surveiller et punir.
- Sa pensée du pouvoir évolue vers l’idée d’un pouvoir productif, puis vers le biopouvoir.
Cent ans après sa naissance, le 15 octobre 1926, Michel Foucault garde une place singulière : The Conversation le présente comme l’auteur de sciences humaines et sociales le plus cité dans le monde, dont l’influence continue de croître, y compris sur des sujets qu’il n’a pas explorés.
Une manière de penser plus qu’un lexique
Son œuvre a ouvert des champs d’analyse inédits : l’invention de la prison, celle de la psychiatrie, le « gouvernement » des individus et des corps par des institutions comme la religion, la justice ou l’État. Il a forgé des concepts, parmi lesquels la société disciplinaire, le pouvoir pastoral, la biopolitique et la gouvernementalité. Pourtant, selon l’article, beaucoup retiennent surtout sa façon d’interroger ce qui semble aller de soi.
Il l’a formulé le plus nettement dans un texte écrit peu avant sa mort, pour le deux centième anniversaire de l’article de Kant « Qu’est-ce que les Lumières ? ». Il y décrit la critique comme un « rapport réflexif au présent ».
« rapport réflexif au présent »
Michel Foucault, philosophe
Concrètement, il s’agit de s’interroger sur ce qu’il y a de contingent, voire d’arbitraire, dans ce qui nous paraît nécessaire. On cherche ce qui est singulier dans notre manière de voir le monde et en quoi elle diffère de celle d’hier, sans trancher si c’est mieux ou moins bien.
La prison, un exemple de ce regard
Dans Surveiller et punir, Foucault rappelle que la prison comme sanction de référence est une création récente. Avant la fin du XVIIIe siècle, on n’enfermait que dans l’attente d’un procès ou jusqu’au règlement d’une dette.

La prison s’est alors inscrite dans un discours d’adoucissement des peines, conforme aux recommandations de Cesare Beccaria : on ne marque plus le corps, on enferme, et la durée s’ajuste à la gravité de l’infraction. Elle est apparue comme un progrès moral et s’est généralisée rapidement.
En l’étudiant au XIXe siècle, Foucault établit deux faits. La cruauté n’a pas disparu, elle est devenue moins visible mais omniprésente. Et la justice distingue des illégalismes populaires, sévèrement sanctionnés, et des illégalismes bourgeois, épargnés. Il ne dit pas que c’est pire qu’avant ; il refuse seulement d’y voir un mieux.
Selon l’auteur de l’article, un demi-siècle plus tard, le nombre de personnes incarcérées en France a triplé alors que la criminalité la plus grave déclinait. L’isolement disciplinaire conduirait à un taux de suicide dix fois supérieur à celui des cellules ordinaires, et la France serait le pays d’Europe où l’on se donne le plus la mort en prison.
Avant et après la prison
| Période | Incarcération | Châtiments |
|---|---|---|
| Avant la fin du XVIIIe siècle | Attente du procès ou règlement d’une dette | Amende, bannissement, parfois fouet ou marquage au fer rouge ; exécutions spectaculaires de plus en plus rares |
| Après l’invention de la prison | Sanction de référence, peine modulable selon la gravité | Moins visibles, mais cruauté présente dans l’institution |
Un penseur qui se corrige
Foucault a engagé ce travail sur le système pénal après son élection au Collège de France. Dans son cours de 1973, « La Société punitive », il critique ses propos antérieurs, qui traitaient le pouvoir en termes de répression et d’exclusion. Ce qui en découle :
- le pouvoir n’a pas qu’une fonction négative, il est aussi productif, source d’assujettissement et de subjectivation ;
- dans La Volonté de savoir (1976), il développe le biopouvoir : à partir du XVIIIe siècle, le pouvoir se donne pour objet de réguler la vie ;
- l’anatomopolitique désigne la discipline des corps, portée par la famille, l’école, la religion, l’armée, la manufacture, la justice ou la prison ;
- la biopolitique désigne l’administration de la population, appuyée sur l’économie politique, la démographie et l’épidémiologie, avec des actions comme les programmes natalistes, la protection infantile ou le contrôle des migrations.
Foucault résume ce basculement par une formule : l’être humain est devenu « un animal dans la politique duquel sa vie d’être vivant est en question ».
Photo : Tima Miroshnichenko / Pexels
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